« Une mouette et autres cas d’espèces » : une vision de Tchekhov, avant-gardiste, ouverte, assez stimulante

15 janvier 2017 Par
Geoffrey Nabavian
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Hubert Colas est un metteur en scène qui compte, avec un grand C, dans le paysage théâtral français actuel. Son nouveau projet, très ambitieux et risqué, nous fait retrouver ce qu’on aime chez lui, nous égare parfois, nous stimule à d’autres moments. Les talents s’y conjuguent, en tout cas. Et de façon ouverte…

une-mouette_02okEntre art contemporain et théâtre de chair, entre style torturé et humour, Hubert Colas se taille une route bien à lui dans le paysage théâtral français, grâce à ses mises en scène brillantes. Et on l’aime. On garde en mémoire 2012, année où l’épatant STOP ou Tout est bruit pour qui a peur fut présenté, entre autres, au Théâtre de Gennevilliers : un spectacle sur la peur aux procédés variés, cohérents, flamboyants, soutenus par une équipe de premier plan. Nous reste en tête également sa mise en scène de Kolik, de Rainald Goetz, programmée à la Ménagerie de Verre en 2011, et épatante elle aussi : voir le grand Thierry Raynaud – qu’on retrouve ici avec plaisir – vider 100 verres face à nous, avec entre les lèvres un texte acéré, avait été un bonheur. On le remercie enfin, Hubert Colas, de nous avoir permis de plonger dans des écritures très originales, comme celle de la passionnante dramaturge Sonia Chiambretto (interview ici), désormais artiste associée au Théâtre de Gennevilliers, encore lui.

Désireux d’explorer La Mouette, d’Anton Tchekhov, il imagine ici un spectacle à la forme ouverte, dans lequel l’histoire est conservée, mais le texte « réécrit », avec pas mal de variations, par sept dramaturges actuels. Vaste programme, très risqué. On s’en réjouit… Deux heures quinze durant, donc, la narration de La Mouette sera bien là, et son action se déroulera. Le séjour à la campagne du jeune Treplev, aspirant écrivain, et la présentation de son oeuvre à sa mère, l’actrice célèbre Arkadina, et au compagnon de celle-ci, l’auteur célèbre Trigorine, seront au rendez-vous. La passion malheureuse du jeune homme pour Nina, apprentie comédienne, sera aussi là. Ainsi que toutes les autres figures de la pièce… Mais avec des touches modernes, des dialogues un peu théoriques parfois, des moments de flottement, de rêverie… Autant de matières à décalage.

une-mouette_04okLes effets produits ? Tout d’abord, une écoute plutôt attentive. Par chance, les textes proposés sont pour la plupart brillants : on remercie à ce titre Angélica Liddell, qui signe une diatribe rageuse et lyrique, placée en ouverture du spectacle, et incarnée par l’étonnante et si juste Vilma Pitrinaite. Les mots crus y trouvent un équilibre splendide, ils évoquent, ils échauffent. D’autres se tirent très bien aussi de l’exercice, tels Jacob Wren, aux phrases théoriques mais vivantes, Nathalie Quintane, qui réécrit le tout début de l’action – ou sa fin ? – avec malice, Annie Zadek, au style assez fort, ou encore Liliane Giraudon, avec ses tirades fortes, en guise de conclusion… On voyage en terres intrigantes, on passe de la rage aux questions, de l’humour à la tristesse… Et comme tout cela reste assez ouvert, on y glisse un peu de nous-mêmes, par moments. On salue aussi le talent de la bande de comédiens, tous à fond.

Côté mise en scène, on retrouve ce qu’on aime beaucoup chez Hubert Colas : l’usage des fauteuils, par exemple, vecteur d’une inquiétante et vénéneuse proximité avec les acteurs… Certains ont pu y voir un détournement de l’aspect « théâtre de guéridon » que les pièces d’Anton Tchekhov ont pris sur les scènes françaises, ces dernières années. Et surtout, encore une fois, un côté ouvert qui laisse la place à la réflexion. Après, un grand nombre de procédés sont convoqués. Peut-être trop. On est surpris en de nombreux endroits : début burlesque et triste sur fauteuils à moteur, collisions verbales entre Macha et Medvedenko (Jonathan Drillet, hyper naturel), touches actuelles, tirades marquantes et crues de Treplev (Florian Pautasso) ou de Sorine sur la fin… Mais parfois, bien qu’on sente le côté flottant des figures qui s’activent, on ne voit pas tout à fait des personnages, des humanités. Un peu égarés par trop de procédés, on n’arrive plus à renvoyer les protagonistes de La Mouette à nous-mêmes, à aujourd’hui. Mais l’intrigante « fin d’acte », reproduite en quatre occasions, nous interpelle. Elle est porteuse d’une forme qui se répète, d’une sorte de sens… On aurait envie de revoir encore une fois le spectacle, pour y trouver d’autres clés.

A l’heure où Montévidéo, Centre de création et d’action artistique fondé par Hubert Colas à Marseille, traverse une situation alarmante, avec la menace de la revente des murs qu’il occupe, cette Mouette… donne à traverser des territoires personnels et variés, et à vivre une promenade originale. A saisir au vol, donc.

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Visuels : © Hervé Bellamy