Une femme puissante : Archipel Marie Ndiaye.

3 mai 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

L’ancien directeur de l’Odéon, Georges Lavaudant, revient aux Bouffes du Nord muni de quelques étagères de sa bibliothèque. Un vibrant hommage au Prix Goncourt 2009.

Créé il y a deux ans à la Cartoucherie dans le cadre du Festival d’Automne, le superbe patchwork littéraire de Georges Lavaudant prouve, s’il en était encore besoin, que le théâtre est avant tout affaire de transmission : transmission d’une fascination artistique d’une part, transmission entre les générations d’autre part, puisque le spectacle est interprété par une jeune troupe de comédiens tous plus doués les uns que les autres.

La production de Marie Ndiaye est riche, et on imagine assez facilement la difficulté qu’a du rencontrer Lavaudant lorsqu’il s’est agit d’y puiser le matériau d’une possible adaptation. Entremêlant des densités d’écritures différentes, piochant allègrement dans l’œuvre tant littéraire que méta-littéraire de l’écrivain, la relecture proposée par Lavaudant résulte en un montage surprenant qui déroute autant qu’il laisse apparaître en filigrane les motifs de prédilection de Ndiaye. Arbitraire certainement, étrangement inquiétante mais terriblement familière pourtant, la constellation littéraire déployée pendant près d’1h30 entre en correspondance poétique avec l’écriture de l’entre-deux de la lauréate du Goncourt.

Difficile pourtant, dans les premières minutes de la pièce, de retrouver l’univers de l’écrivain quand Lavaudant nous plonge au cœur d’une situation typiquement kafkaïenne. Sous les traits du jeune comédien nous apparaît moins le professeur Herman que les protagonistes du Procès ou du Château. D’un siècle à l’autre, d’un écrivain à l’autre, les personnages sont confrontés aux mêmes absurdités bureaucratiques et animosités humaines. Herman et ses comparses K. ont en partage le sort et les torts traditionnellement assignés aux parias.

Cette première vignette pose les jalons de l’esthétique du disparate qui sera adoptée et formidablement interprétée tout au long de la pièce. Sautant joyeusement du thriller fantastique au burlesque, alternant les genres et les registres, Archipel Marie NDiaye se maintient à la tension entre intime et universel pour mieux révéler les failles des liens sociaux et familiaux. Autant de fractures et de marges que NDiaye n’a de cesse d’explorer.

Sans doute, la dimension fragmentaire peut-elle déconcerter, et précisément parce qu’elle saisit sur le vif la tragique banalité de ces morceaux de vie dans lequel se tisse le quotidien. Un décor de salle de classe met ainsi en scène une réunion de parents d’élèves, mécanique bien huilée qu’ose venir perturber une étrangère à coup de révélations scandaleuses. Véritable pépite de cruauté, cette scénette lève le voile sur tous ces moments où nous, en tant que parents et enfants, employeurs et employés, individus terriblement humains, préférons fermer les yeux sur des comportement répréhensibles. Les paupières closes de ces parents face aux actes pédophiles du maître d’école comme symbole du prix à payer pour un enseignement de qualité…

Lavaudant déploie ainsi un archipel plastique, couleur jaune citron. Le farfelu succède au cynisme, le spectateur passe du rire au déchirement, du son de la Marcarena aux larmes de Khadi Demba, l’héroïne tragique et trompée de Trois femmes puissantes. En somme, un archipel profondément mondain. Si enfant, Ndiaye espérait se sauver de la vie réelle grâce à la littérature, devenue écrivain elle transforme, tel un Baudelaire, la boue de ce monde en or, esquissant ainsi de nouveaux horizons possibles. Aussi, nous tarde-t-il de réentendre au plus vite la voix singulière de Marie Ndiaye, de lire sous sa plume le dévoilement du sens des événements récents. Car, nous sommes ressortis du théâtre des Bouffes du Nord convaincus, une fois encore, que l’imagination était le prérequis de la compréhension.

Visuel : © Agence DRC

Spectacle donné aux Bouffes du Nord du


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