Un Platonov flamand qui prend aux tripes

22 mars 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Trop peu présent sur les plateaux français, le metteur en scène Luk Perceval présentait à Annecy sa version radicalement épurée et écorchée du Platonov de Tchekhov portée par de magnifiques acteurs du NTGent.

Il fallait donc se rendre la semaine dernière dans l’imposante bâtisse jouxtant le lac d’Annecy tout au pied des cimes ensoleillées pour applaudir un spectacle certes vieux de plusieurs années mais encore jamais représenté en France : un Platonov âpre et grandiose qui témoigne de la formidable intelligence et de la bouleversante sensibilité de son signataire Luk Perceval, metteur en scène majeur de la scène flamande et germanique. Tchekhov y est radicalement dégraissé, débarrassé des vétustes apparats qui confinent trop souvent son théâtre au décorativisme bourgeois. Il saisit de vérité.

Sur une scène crépusculaire, sans autre accessoire qu’une carabine annonçant le funeste destin du personnage éponyme, les acteurs quasi-immobiles exposent sans pitié ni séduction leur chair triste et larvée. Le jeu n’en est pas moins d’une physicalité magistralement expressive qui prévaut même sur le mot. Le texte est d’ailleurs très largement coupé ramenant ainsi la pièce à l’essence de son intrigue. L’adresse frontale et musclée accentue la tension dramatique.

C’est à cette simplicité là que pourrait se réduire le geste de mise en scène dont use Luk Perceval et pourtant, toute la société tchekhovienne, stagnante, gangrenée, mortifère saute aux yeux, laide et finalement non dépourvue de grâce, grotesque et tragique à la fois. Elle prend aux tripes. La jeunesse a fuit comme les rêves de chacun dissipés dans l’alcool et l’ivresse alors que ne demeurent que les frustrations et les solitudes existentielles. Celles de Platonov qui n’est pas un Dom Juan. Moins beau que bestial et sauvage, l’excentrique héros de Tchekhov adopte même les traits d’un marginal vieillissant, un goujat négligé. Celles de la Générale, Anna Petrovna campée par Elsie de Brauw, désespérément défraîchie mais étonnante de fantaisie.

Un long rail de chemin de fer traverse en diagonale le plateau vide. Au piano installé dessus, le chanteur et musicien Jens Thomas égrène quelques nappes de sons douces et rauques jusqu’au grincement. A l’instar de sa composition d’une mélancolie hurleuse et sublime, des sommets de rage et de déchirure confèrent à ce Platonov une intensité douloureuse rare qui remue, déchire l’âme.

Photo © Cphileprez. Spectacle donné les 17 et 18 mars derniers à la Scène Nationale Bonlieu Annecy


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: