Un « Baal » expressionniste, visuel et ténébreux à la Colline

26 avril 2017 Par
Yaël Hirsch
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Jusqu’au 20 mai, Christine Letailleur met en scène la deuxième version d’une de première pièces de Berthold Brecht, Baal. Avec Stanislas Nordey dans le rôle-titre, elle nous propose une version très visuelle, sombre et expressionniste des aventures faustiennes de ce trublion-poète.

baal

Tout commence sur un riff de guitare, un harmonica (seuls vestiges du réalisme du film de Schlöndorff avec Fassbinder), une chanson grasse et un nom qui apparaît en rouge projeté. Baal, c’est une divinité babylonienne, c’est aussi le maître à penser. Nordey apparaît, sublime donneur de leçons à la chemise ouverte et au parler chuintant pour dire la stupéfaction des corps, de prendre, des excréments. Et aussi pour menacer, tempêter, livrer les filets de poésie que Brecht a mis dans la bouche de son personnage aussi dionysiaque que faustien. Trahissant tous ses amis (le musicien Ekart, excellent Vincent Dissez, et le romantique Johannes, interprété par Youssuf Abi-Ayad), traînant les femmes (en porte-jarretelles, nues, offertes, paillassons) dans la boue, le poète n’a ni foi ni loi et s’il a du talent, il le brade au cabaret pour quelques sous, quand il ne fait pas proxénète.

Gras, vulgaire, tonitruant, Baal est dérangeant et pendant 2h25, Christine Letailleur nous donne à courir, à souffler derrière lui et à partager dans les ténèbres sa nausée de l’humain. La mise en scène est sublime, dans des visions dignes de tableaux de George Grosz, avec des courses poursuites infrarouges, des transparences fulgurantes et des apparitions/disparitions de structures métalliques qui nous plongent dans cette machine infernale qu’est a société. Mystiques, planant au-dessus de tous, il y a la mère, dévorante, bleu profond et l’appel de la forêt où la sarabande désespérée pourrait bien s’arrêter. L’anarchisme sans foi ni loi d’un texte que Brecht a repris tout au long de sa vie a un peu vieilli parce qu’aujourd’hui, personne ne s’en remettrait au poète pour donner son avis sur les affaires de la cité. Mais une fois trempé dans les couleurs acryliques d’un expressionnisme contemporain, le phrasé de Baal résonne comme un tableau apocalyptique pour ici et maintenant.

« Baal » de Bertolt Brecht. Version de 1919. Traduction d’Éloi Recoing. Mise en scène de Christine Letailleur, avec Youssouf Abi?Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie?Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut. 2h25.
Photo © Brigitte Enguérand (photos de répétitions)