Théo Mercier aux Amandiers, entre mime et surréalisme

16 novembre 2017 Par
Bénédicte Gattère
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Le plasticien et metteur en scène français Théo Mercier présentait sa dernière création au Théâtre des Amandiers. Intitulée « La Fille du collectionneur », elle ouvrait le festival « Les Inaccoutumés » (14 nov-19 nov) organisé par La Ménagerie de Verre, pour un premier hors-les-murs de la manifestation. Composé de plusieurs tableaux, le spectacle offrait une plongée dans un imaginaire original bien qu’ultra-référencé, grâce à une mise en scène et des décors particulièrement inventifs.

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« Une petite idole cubique amérindienne »… À peine installés, les spectateurs sont attirés par une voix off énumérant une liste d’objets. Un premier moment d’étrangeté. Il s’agit en réalité d’une liste d’inventaire après décès. Le propriétaire de la voix apparaît au bout d’un moment sur le plateau, costumé, cravaté ; il doit travailler pour une maison de ventes. Il ne fait que passer, presqu’invisible. Dans cette pièce, le spectacle est toujours ailleurs, là où il n’est pas d’emblée, dans le tremblement animal d’une voix, dans la régularité fascinante d’une démarche, au firmament d’un geste.

La première scène s’apparente à un one woman show burlesque. La fille du collectionneur, celle qui a donné son nom à la pièce est là. Elle mime les objets de son père lui a légué à sa mort. Elle parvient à rendre vie à un chandelier ou un masque funéraire égyptien, la salle s’amuse de bon cœur. Le registre subtilement comique de cette scène inaugurale infusera par la suite tout le spectacle. Théo Mercier le formule ainsi : « La fille du collectionneur se débarrasse de l’héritage de quelqu’un qui l’a abandonnée. » L’argument narratif tient dans cette phrase : une fille est à la recherche de son père, voyageur, fantasque et aimant mais tragiquement absent, jusqu’à l’absence définitive. Confrontée à sa mort, sa fille rentre dans l’un des tableaux de sa collection, recréé sur scène grâce à l’un de ces décors fabuleux dont Mercier a le secret. Elle redevient une enfant, à la fois apeurée et cruelle envers ses serviteurs, des hommes-ombres, silhouettes dociles qui obéissent au moindre de ses mouvements.

Les tableaux qui suivent, -car Théo Mercier compose ses scènes comme de véritables tableaux -, chercheront à évoquer le disparu. Car la pièce, -autant le dire aux fanatiques de répliques-, est plus dans l’évocation que la narration. Le danseur François Chaignaud prend le relais de la danseuse-mime pour incarner la figure fantomatique du père. Le deuxième tableau, tout simplement jouissif, présente un personnage  du collectionneur fascinant dans un décor métaphysique à la manière des surréalistes : une véritable trouvaille de mise en scène. Yves Saint-Laurent passé à la moulinette du nô est l’invité de Dali, le temps de cette séquence très riche visuellement. La lumière, magnifiquement maîtrisée dans ce spectacle vient sublimer chaque tableau, chaque vision. Le registre onirique vient se mêler au registre ironique, sans que l’un ne prenne définitivement le pas sur l’autre, l’exigence de la nuance est tenue jusqu’au bout, jusqu’à une danse « jazz » du danseur absolument époustouflante.

Théo Mercier avait déjà collaboré avec le danseur François Chaignaud pour Radio Vinci Park, spectacle visuel extrême déjà, reprogrammé cette année aux « Inaccoutumés », à ne pas manquer (lire notre article)! Pour La fille du collectionneur, François Chaignaud étend son langage corporel et explore le kabuki, le nô et le butô. Au sommet dans la dernière scène, il exécute un solo sur une musique jazz, se contorsionnant comme Tatsumi Hijikata, monté sur des pointes tel un nouveau Noureev, tout aussi gracieux, puissant et inspiré que la star du classique.

Théo Mercier a le mérite de proposer avec cette création aux Amandiers un théâtre d’images performatif et inventif visuellement impeccable. La fille du collectionneur offre de quoi peupler l’imaginaire des spectateurs de visions inédites, remplissant ainsi l’une des missions essentielles du spectacle vivant.

Du 14 au 19 novembre au théâtre de Nanterre – Les Amandiers

Visuel : Martin Argyroglo