[Critique]«Brûlez-la!» un apéro déjanté avec Zelda Fitzgerald

1 juin 2016 Par Araso | 0 commentaires

Certes, lorsqu’on connaît le personnage, c’est un pléonasme. Tout de même: il n’est pas évident de redonner vie à une individualité à la fois si forte et si effacée de la scène littéraire mondiale. Génial dramaturge à l’origine de plusieurs créations à l’Etoile du Nord et au Rond-Point depuis 2002, Christian Siméon est l’auteur de «La Vénus au Phacochère» et de la comédie musicale «Le Cabaret des Hommes perdus», tous deux primés. Avec «Brûlez-là!» il dresse un portrait tout en humour d’une véritable héroïne tragique, incroyablement drôle et folle, épouse de l’illustre auteur de «Gatsby le Magnifique» et dont Ernest Hemingway fait un rapide portrait à la fin de «Paris est une fête». Un petit bijou d’humour et d’interprétation par la géniale Claude Perron et c’est immanquable. 

Note de la rédaction :

Dans la petite salle Jean Tardieu du Rond-Point, en toute intimité, le public fait face à un décor minimaliste en papier mâché. Une maison de poupée, en quelque sorte, dont un pan a été carbonisé. En émerge une ballerine désuète en tutu et pointes, flanquée d’ailes et d’une couronne de fleurs. Le petit décor de carton lui arrive à peine à la taille. On est en 1948: Scott Fitzgerald est mort depuis plusieurs années et leur fille, Scottie, a bien grandi. Zelda est dans la chambre du sanatorium où elle est internée. Elle y planque l’alcool et les cigarettes qu’elle négocie avec le personnel de ménage, usant au besoin de ses charmes. Elle boit avant de se devoir se mettre à jeun pour un traitement de choc le lendemain.

Entre ses quatre murs, Zelda n’est pas à l’étroit. Elle raconte sa vie au sanatorium, revient sur sa rencontre avec Scott, leur vie de couple, leur mariage, leurs tromperies, ressuscite des souvenirs qui s’effilochent dans sa mémoire, de la naissance de Scottie à l’exil en France. Claude Perron joue la folie douce, l’humour, on est loin de l’atmosphère lourde et visqueuse de «Vol au-dessus d’un nid de coucous». Certes, il y a quelque chose de pas tout à fait net chez cette cocotte en tutu qui sans les ailes, ferait très sérieux. Mais on ne la croirait presque pas malade: à part les quelques minutes de la fin où son rythme s’accélère et son discours commence à dérailler, Zelda respire plutôt une franche lucidité, jouit d’un sens de l’observation impayable et d’une bonne dose d’auto-dérision. Elle a des copines, dont une exhibitionniste en surpoids qui adore se coller à la vitre, un soupirant qui fait partie du personnel et des compagnons de galère avec qui elle «meurt» tous les trois jours.

Et puis il y a Scott, qui boit, vient piocher l’inspiration directement dans le journal intime de Zelda, empêche qu’elle soit publiée. Pour se venger, elle aura une aventure avec l’éditeur. Hilarante, incroyablement bien croquée, superbement jouée, la partie de tennis avec Ernest Hemingway est le point culminant de ce conte de fées acide. Leur détestation est mutuelle: Ernest Hemingway lui dira dans la mythique scène de douche «A une époque, les femmes comme vous on les brûlait!». Peu après, la fin se profile: Zelda meurt enfermée dans sa chambre dans l’incendie du sanatorium. «Mais pourquoi il fait si chaud ici?!» demande-t-elle en dansant jusqu’au bout.

On a du mal, quelque part, à croire à la folie de cette Zelda incarnée avec brio par Claude Perron qui  joue l’humour avant tout. On l’imagine déambuler dans la vie avec la même légèreté que dans cette chambre de torture: avec la même beauté, le même charisme, le même charme irrésistible qui fait qu’on se prend forcément d’affection pour elle. Provocante, effrontée, volubile, elle est victime de l’étroitesse d’esprit des autres plutôt que coupable d’une folie à elle. La mise en scène de Michel Fau sert parfaitement ce propos d’une grande enfant pas à sa place dans un monde où tout est trop petit pour elle. On est moins convaincus par la présence en filigrane et pas très convaincante d’un Scott Fitzergald à la fois superflu et écrasé -qui du coup essaie de surcompenser, aïe… et dont on peine à comprendre le sens. Malgré cela, la pièce reste un pur moment de plaisir. C’est jusqu’au 19 juin, à 18h30, ça dure 1h15 et il reste des places.

Illustration © Stéphane Trapier


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