Sophocle à l’aube

12 septembre 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Tandis que le jour se lève sur le parc André-Malraux de Nanterre, les comédiens de Gwenaël Morin tutoient le ciel et les Dieux. Ils livrent sans cérémonie une trilogie Sophocle pleine d’énergie et de ferveur.

L’événement n’a certes pas l’envergure pompeuse des grandes Dionysies athéniennes mais peut se targuer d’être un fort succès populaire. Plus de 400 spectateurs s’étaient donné rendez-vous un peu avant 5h du matin. Certains d’entre eux avaient même passé la nuit au Théâtre des Amandiers qui ouvrait sa nouvelle saison la veille au soir. A l’aube, tous se regroupaient sur l’herbe fraîche et dans la nuit noire au pied des tours d’immeubles, droites et anguleuses, pour assister à la naissance du théâtre.

Toute en simplicité, dépourvu de faste, le théâtre de Gwenaël Morin se veut économe et efficace. On y trouve une indifférenciation des sexes des acteurs qui jouent plusieurs rôles au sein du long spectacle. La distribution, dit-on, a été réalisée dans le plus grand des hasards. La troupe ne pouvait mieux tomber tant tous les comédiens semblent si bien à leur place dans leurs rôles tirés au sort.

Comme dans sa pratique antique, le théâtre revendique ici son ambitieuse volonté de s’élever comme un art nécessairement public et politique, implanté dans la Cité et porte-voix de ses questionnements. Un pari démocratique et jusqu’au-boutiste que développe Gwenaël Morin depuis la création en 2009 de son Théâtre permanent et qui continue de faire ses preuves aussi bien dans Molière ou Fassbinder, avec toujours un réjouissant esprit marathonien.

Pas de décor autre que le cadre naturel, des costumes inexistants – on joue en jeans et baskets -, pas d’éclairage non plus, seulement les doux rayons d’un chaud soleil qui ne tarde pas à se lever à la fin du premier tiers de la représentation. Ajax se donne auparavant dans une quasi-obscurité. Gwenaël Morin se moque des artifices. Il ne s’intéresse qu’aux textes dont il rend sans mal le sens à la fois brut et éclairé, et à la puissance du jeu des acteurs, physiques, sportifs, formidablement inventifs et engagés. Ils portent rage et douleur à l’incandescence mais osent aussi un humour très distancié et de belles libertés qui font de ces tragédies des pièces étonnamment tordantes.

Le chœur omniprésent dans la tragédie grecque est une assemblée d’êtres divers, hommes et femmes, jeunes et plus âgés, blanc et noir, en simples vêtements d’aujourd’hui, tous unis d’une seule et même voix pulsativement accompagnée du tambour qui sonne comme le glas. Ils nous ressemblent, sont nous-mêmes qui prenons de plein fouet les destinées conflictuelles et endolories d’Ajax, Œdipe et Electre. La tragédie rappelle à l’homme sa fragile condition. Les spectateurs ont vécu une expérience forte et peu commune.

Photo © Nanterre-Amandiers


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