Rock Trading, une fable anticapitaliste déjantée

1 juin 2018 Par
Bénédicte Gattère
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ROCK TRADING/c’est la faute aux enfants/ est la dernière création de l’autrice et metteuse en scène Marielle Pinsard, présentée au Tarmac. 

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Adepte des portraits-charges, elle a cette fois-ci pris le monde de la finance et ses dérives pour thème principal. On navigue entre reprise de rituels de sociétés archaïques mis au diapason des algorithmes et grotesque du « toujours plus », caractéristique de nos sociétés néo-libérales, à la fois post-capitalistes et post-apocalyptiques.

La metteuse en scène suisse qui nous avait convaincu avec En quoi faisons-nous compagnie avec le Menhir dans les landes ? en 2014 et deux ans plus tard avec La Loi du plus fort et Les pauvres sont tous les mêmes, et -toujours en 2016- avec On va tout dallasser Pamela !, invitée du Tarmac pour ces  précédents spectacles y revient avec la même énergie. Elle y revient avec les mêmes formules aussi : succession de scènes en forme de happening, critique et chroniques de nos sociétés contemporaines, personnages caricaturaux, un symbolisme développé et la convocation d’images stéréotypées.

La caricature est ici féroce : dès les premières minutes, on joue à « Am stram gram. Pic et pic et colégram » pour savoir qui endossera parmi les comédien.ne.s le rôle de la Dette. Jusqu’à la fin, celle-ci, engrossée de force d’un ballon (équivalent imagé d’une « bulle » en économie) qui est voué à éclatement, tient le devant de la scène. Personnage central, elle est le prétexte à tout un ballet d’admirateurs qui se déploie autour d’elle. On assiste même à une messe New Age drôlissime durant laquelle l’argent est célébré comme le Veau d’or ultime pouvant apporter paix et sérénité.

Rock Trading suit en réalité la trame narrative de la vie d’un certain Angelo, trader sans scrupules et trader flambeur, arrivé à « excès par saturation » comme il est inscrit à l’écran du fond de scène, miroir de logiciels sans âme et ne répondant visiblement pas à une logique quelconque mais plutôt à une logique erratique, désordonnée et ridicule. On assiste tout au long de la pièce à des rituels de groupe, danses tribales ou cérémonies à caractère sacré qui, du point de vue de la Modernité occidentale, renverraient un monde censé être régi par la raison à la vision d’un monde en réalité dominé par l’irrationalité. Une façon de montrer que les barbares ne sont pas forcément là où l’on croit. Et si l’habit ne fait pas le moine, le costume ne fait pas le gentleman. Marielle Pinsard, pour cette création a dit avoir été grandement inspirée par le livre de l’anthropologue Alexandre Laumonier intitulé 6/5 et ça se sent.

On hésite entre la promotion de l’outrance et d’un mauvais goût assumé qui pique et la critique à faire, tout de même, d’images déjà convoquées dans les médias et la reprise de figures archétypales avec toute une galerie de personnages allant de l’Homme de Cro-Magnon à Karl Lagerfeld, odieux et grossier à souhait en passant par Robin des bois. Par ailleurs, l’utilisation systématique de stéréotypes, au lieu de réellement dénoncer les travers de notre société néo-libérale, rend seulement plus visible ce que nous savons déjà (sur les subprimes, la crise de 2009, l’inflation au détriment des plus précaires…), sans vraiment proposer de hors-champ émancipateur. On passe un bon moment, beaucoup de scènes sont carrément jouissives mais on passe à côté de la dimension critique pourtant mise en avant avec le désir de « créer un choc, une percolation, ou mieux encore, une joyeuse fusion entre le monde la finance – plus particulièrement du trading – et celui du théâtre ». On saisit bien la dimension performative que peut revêtir le monde de la haute finance, sans autre substance que la jouissance de sa propre existence, dans un milieu fermé, mais on voit un peu moins ici sur scène « la volonté de faire résistance » formulée par Marielle Pinsard.

© Crédit photo : Samuel Rubio