« Rencontres de la forme courte » en Nouvelle Aquitaine

2 février 2017 Par
La Rédaction
| 0 commentaires

Du 20 au 31, l’édition 2017 proposait 7 parcours de 3 à 8 spectacles en Nouvelle Aquitaine (Limoges, Périgueux (Boulazac), Cognac, agglomération de Bordeaux). De ville en ville, de lieu en lieu, de spectacle en spectacle, ces parcours nous proposent une sorte de mini festival d’Avignon Off. On y perd l’errance et le hasard du Off, mais on y gagne en qualité : ceux qui nous guident ont l’œil pour les pépites.

30-30-17_photo_pierre_planchenault-4727

Vendredi 27, le parcours débutait au Bouscat pour finir aux Chartrons (un quartier nord de Bordeaux), pour 5 spectacles de 20-30 min. Parfois des versions raccourcis de plus longs spectacles, parfois des ébauches qui se testent.

  Je suis une erreur  (auteur Jan Fabre, m.e.s. JL Terrade, acteur JS Bourdais) ouvre le ban à l’atelier des Marches dans une salle carrée aux murs de friche, où nous déambulons dans une brume de hammam ou de tabagie. Un homme, torse nu et longue barbe, mi Hells Angels mi hipster décrépi, semble être le dernier client exténué d’une boite gay du fin fond du Kansas. Sa respiration stertoreuse et la bave qui macule sa barbe lui donnent une intensité de dernière heure. Vient alors la parole, et une litanie changeante et contradictoire de « je suis une erreur … ». Parfois autocritique (« parce que je suis grotesquement grandiloquent »), parfois critique sociale (« parce que je suis un banni »), parfois simple constat de solitude (« parce que je ne connais pas la tendresse »), cette litanie pointilliste dessine un autisme riche d’une sève débordante, et que la notion collective de ridicule n’effleure pas. Il déplace physiquement sa bulle de solitude dans une masse mouvante de spectateurs, curieux, énervés ou compatissants. Nous sommes les autres, le négatif de « je », et nous semblons l’engluer de nos règles et de nos normes.

On peut rester indifférent à ces divagations d’autiste, mais sa parole prend une tout autre force quand il exécute, tout en parlant, une danse au sol d’autant plus impressionnante que le corps paraissait un peu défraîchi. Les mots s’ouvrent ensuite sur un monologue plus classique, en affinant la palette des sentiments.

Ce monologue de Jan Fabre, sous-titré « pour un fumeur invétéré », conçoit la vie comme une cigarette, objet de plaisir et de mort, qui finit en cendres mais génèrent aussi volutes, âcreté, et plaisir. Homme seul ou dernier homme ?, les perceptions se croisent et se fondent, et nous laisse une sensation d’un humain en bout de course, toute à la quête de son plaisir solitaire et de son moi en sursis. L’enfer c’est tout seul.

L’acteur Jean Sébastien Bourdais met en scène le 2e spectacle  Bleu, en communauté d’esprit avec le premier. On retrouve la respiration audible qui rappelle le spectateur à la présence du corps, les mouvements lents et le torse nu. Une femme (Sophie Corniveau, Quebec) est allongée tétons pointant vers le ciel sur une couche de matière évoquant visuellement des fibres (peut-être de coton), mais qui crisse et craque. La musique Country nous emporte dans son inexorable fuite en avant et bascule ensuite dans une techno enveloppante. La succession musicale donne des sensations de sécurité par la force qui nous porte, et d’angoisse par l’absurde qui nous tient. Un spectacle encore inabouti, mais qui résonne en diptyque avec  je suis une erreur , dernière femme et dernier homme, isolé chacun de leur coté, ou bien passage de témoin et renaissance….

Un kilomètre à pied et une heure de battement pour rejoindre le Globe Théâtre, on l’on découvre  Traces  de Hyoseung Ye (Corée). Des gestes courts, contraints, et quelques fulgurances qui déjà donnent à sentir la maîtrise corporelle impressionnante de l’artiste. Son trajet le mène au fond du trou, vers d’un repas solitaire assis par terre, ingurgitant son triste sandwich triangulaire, puis pleurant toutes les larmes d’une détresse terrible. Un homme laminé, à genou, les mains au sol face à nous, tête penchée en avant.

Mais là, ces épaules s’animent et la course de ses omoplates donnent à voir la mécanique fabuleuse d’un corps, et s’affranchissant petit à petit du support (l’homme « disparaît »), des formes chimériques et vivantes occupent notre esprit devenu lui-même vagabond. Outre la maîtrise corporelle exceptionnelle de l’artiste, l’éclairage millimétrique est un élément majeur de la création de ces formes. Est-ce un rêve ou une renaissance pour ce corps vagabond ?… Liberté totale laissée au spectateur.

On ne peut pas en dire autant de  Chto  où Fanny Avram incarne une enfant tchétchène qui vit la mort de son père sous les coups des soldats russes. La parole est explosée, hachée par l’indicible, et les vides du langage deviennent les hoquets et les tics incontrôlables de l’âme dévastée. Les phrases se décomposent en mots, puis en lettre, jusqu’à la lecture lettre à lettre d’un morceau de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, un rêve d’humanité séquencé comme un génome, et qui ne veut plus rien dire.  Un spectacle impressionnant, mais où le doute n’a pas sa place, ni sur scène ni dans la salle.

Le parcours se termine par Together till the End. Deux corps, deux hommes, en rythme, en phase sur les mêmes gestes. Ils diffèrent pourtant, l’un volontaire, l’autre plus porté, mais les rapports s’affinent et les corps se répondent, toujours à distance. Le rythme mécanique et les gestes répétitifs donnent à ce spectacle un air de club d’Ibiza où ces deux-là sont seuls au monde. Une belle romance sans parole jusqu’à l’acmé finale, qui clôt sur une note positive ce parcours.

30/30 Les rencontres de la forme courte : http://www.marchesdelete.com/index.php/rencontres-du-court/2017

« je suis une erreur » présenté par Les Marches de L’Eté et Fabrication Danse (canada) d’après une œuvre de Jan Fabre. Mise en scène Jean Luc Terrade. Interprète : Jean Sebastien Bourdais

http://www.marchesdelete.com/index.php/rencontres-du-court/2017/programmation-2017/79-accueil/336-je-suis-une-erreur

« Bleu » présenté par Fabrication Danse. Mise en Scène : Jean-Sébastien Bourdais.

http://www.marchesdelete.com/index.php/rencontres-du-court/2017/programmation-2017/79-accueil/337-bleu

« Traces » de Hyosueng Ye (Corée), auteur et interprète. Eclairage: Younguk Lee.

http://www.marchesdelete.com/index.php/rencontres-du-court/2017/programmation-2017/79-accueil/324-traces

« Chto » mise en scène et interprétation : Fanny Avram. Chorégraphie : thierry Escarmant. Musique live : Frederic Jouanlong.

http://www.marchesdelete.com/index.php/rencontres-du-court/2017/programmation-2017/79-accueil/338-chto-interdit-aux-moins-de-15-ans-version-courte

https://www.youtube.com/watch?v=6GgGYIHUOcQ

« Traces » Conception, chorégraphie: Arno Schuitemaker. Interprétation : Shay Partush, Quentin Roger. Production : SHARP/ Arno Schuitemaker

Eric Senéterre