Reine de cristal et manipulations écossaises, une brillante relecture de Macbeth

18 janvier 2016 Par Mathieu Dochtermann | 0 commentaires

En proposant Lady Macbeth, la Reine d’Ecosse au Mouffetard, Colette Garrigan prend un pari osé, celui de transposer l’une des pièces les plus noires et les plus violentes de Shakespeare avec un théâtre d’objet fin et inventif, où les jeux de lumière ont une place centrale. Paris réussi: sans rien perdre de l’essentiel de l’histoire, les objets se chargent de sens sous les doigts de magicienne de Colette Garrigan, qui nous entraîne dans une sombre rêverie pendant plus d’une heure.

Macbeth, le nom qu’on ne doit pas prononcer. Macbeth, le nom qui porte malheur, qui recèle en lui le pouvoir de déchaîner la tragédie. C’est pourquoi cette oeuvre de Shakespeare est souvent appelée « la pièce écossaise », « the Scottish play » nous murmure Colette Garrigan. Lady Macbeth, la Reine d’Ecosse, c’est une adaptation de la célèbre tragédie comme vous ne l’avez jamais vue, prise sous un angle, et avec une créativité, qui métamorphosent le texte shakespearien, tout en préservant l’essentiel.

Colette Garrigan est une manipulatrice de grand talent. Seule en scène pendant 70 minutes, elle fait exister les personnages de la pièce en investissant des objets a priori neutres: ainsi, les « trois soeurs fatales » sont figurées par des chaises vides, Lady Macbeth et son époux par des carafes en cristal… Toute l’imagination du spectateur est ainsi appelée à se déployer, dans une sorte de co-construction du spectacle: chaque spectateur est ainsi requis de parachever les symboles et signes proposés, chacune et chacun étant dès lors complètement libre d’y projeter une vision qui lui est propre. C’est à la fois le respect de la vision singulière de chaque membre du public, et la sollicitation de sa puissance créatrice. De la sorte, le spectateur est appelé à rêver, la manipulatrice étant alors la magicienne qui crée l’état onirique.

Cette dimension onirique du spectacle est renforcée par un jeu de lumières très délicat. Beaucoup de jeux d’ombres, notamment à l’ouverture du spectacle, des éclairages qui osent une pénombre d’où presque rien n’émerge, de délicieux effets de lumière réfléchie et diffractée par les multiples objets de cristal… Du point de vue visuel, la réussite est totale. Les mouvements de Colette Garrigan sont également savamment orchestrés, dans un ballet fluide qui ne s’interdit pas de finir juché sur le plateau d’une table… La complicité de Claire Heggen se sent dans la précision des mouvements, la netteté de leur apport à la dramaturgie.

La manipulatrice est ici pleinement actrice, au point que les objets se font parfois un peu secondaires. Oscillant entre l’anglais du texte d’origine (joliment déclamé, Colette Garrigan étant anglaise), et le français d’une version traduite (restitué avec un accent charmant), elle joue sur différents registres vocaux pour donner une identité singulière à chaque protagoniste. On oserait dire que, si un reproche devait être fait à ce spectacle, il se trouverait là: les effets, parfois amplifiés par des distorsions électroniques (écho, réverbération…) parasitent un peu le discours, distraient l’attention, rendent, finalement, le spectacle moins fin. La mise en scène, la lumière, les manipulations sont subtiles et raffinées, et cela contraste avec l’univers sonore qui n’est pas exactement dans la même tonalité.

Un spectacle beau, sombre, onirique, une adaptation forte de l’un des textes les plus puissants du répertoire classique. Sensuel et inquiétant, original autant qu’esthétique: une aventure à tenter pour les amoureux de Shakespeare comme pour les autres! A voir encore jusqu’au 31 janvier au Mouffetard, puis ensuite au festival MAR.T.O en mars.

Texte et mise en scène : Colette Garrigan
Assistante à la mise en scène : Laura Muller
Interprétation : Colette Garrigan
Dramaturgie : Pauline Thimonnier
Décor : Sylvain Diamand
Création ombres et objets : Colette Garrigan, Laura Muller
Direction d’acteur : Jean-Louis Heckel
Mouvement : Claire Heggen
Univers sonore : Antoine Quoniam
Régisseurs lumière : Olivier Bourguignon, Jérôme Houles
Régie son : Antoine Quoniam
Composition originale : Nicolas Tritschler


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