Ravel et Echenoz sublimés au Théâtre Artistic Athévains

2 avril 2013 Par
Camille Hispard
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Ravel A découvrir au Théâtre Artistic Athévains, une adaptation du « Ravel » de Jean Echenoz fidèle et merveilleusement mis en lumière par la mise en scène très inspirée d’Anne-Marie Lazarini.

Dès notre entrée dans la salle du Théâtre Artistic Athévains, on est interpellés par le décor. Captivés par ce bleu majorelle omniprésent sur le plateau. Un bleu d’une beauté pure. C’est un décor fourni qui ressemble à un grand bordel organisé retraçant les pas et les habitudes de Ravel. Un piano à queue bleu nuit évidemment, un train miniature, une baignoire, une voiture, une fontaine, une chaise, une table… On ne pourrait pas tout énumérer tant sont nombreuses ces bribes de la vie du compositeur français, organisées sur le plateau dans cette ambiance des années 30. On se croirait presque dans l’univers d’un roman de Boris Vian tant le surréalisme frénétique et décalé est présent, tant dans l’écriture d’Echenoz que dans la mise en scène d’Anne-Marie Lazarini. Ravel retrace les dix dernières années de la vie de cet artiste au destin singulier. De 1927 à 1937. Dix années fondamentales durant lesquelles Ravel compose le Boléro commandé par Ida Rubinstein, qu’il juge à l’époque comme une oeuvre mineure. C’est également une période pendant laquelle la santé de Ravel se dégrade en raison d’une maladie neurologique.

Sur scène les trois acteurs sont tous narrateurs de la vie de Ravel. Anne-Marie Lazarini prend le parti de garder intact le récit d’Echenoz, révélant ainsi toute la beauté de cette écriture d’une liberté sauvage. Style directe et indirect, didascalies finement révélées au public, cette narration triple donne un rythme cadencé à la pièce. On s’envole de notes en notes, d’un moment de sa vie à l’autre. Comme des petites bulles de BDs délicieuses d’ingéniosité on passe de sa tournée triomphale aux Etats-Unis à ses innombrables insomnies, dans un tourbillon mécanique. L’odeur des cigarettes que Ravel fume compulsivement nous arrive du haut des gradins du petit théâtre. Une atmosphère nous envahit. Cet homme tantôt génie tourmenté, tantôt dandy lumineux est incarné tout en subtilité par Michel Ouimet, impressionnant de ressemblance, portant la classe d’un  Jérémy Irons. Coco Felgeirolles et Marc Schapira se faufilent dans la peau des acteurs de la vie du compositeur versatile. Andy Elmer, pianiste au toucher émouvant distille des compositions intimes qui servent l’univers de Ravel avec une grande sensibilité. Une partition imagée du destin passionnant du compositeur qui accordent à la pièce des instants suspendues aux mains du pianiste.

Le Ravel vu par Echenoz c’est aussi la décadence d’un homme qui perd peu à peu la tête. Un génie terrassé par des troubles neurologiques qui l’empêchent de jouer du piano et de décrypter les partitions. Le génie se meurt dans une tragique descente aux enfers qui contraste avec les succès sans équivoque de ces derniers concerts. L’homme oublie, tremble, se désintègre. Perdre le langage des notes, peu à peu s’effacer soi-même pour finir par ne plus rien discerner. En 1937, Maurice Ravel subit une opération chirurgicale au cerveau, un geste désespéré pour tenter de sauver celui qui bouleversa la musique française. Chirurgie proche de la boucherie pour l’époque, Ravel meurt, un bandage en gage de linceul autour de la tête. 

Ravel sous les traits de Michel Ouimet est mort. Seul, cadavre debout, il fume sa dernière cigarette. La fumée semble alors danser, galoper sur les doigts d’Andy Emler. Tout part en cendres mélodieuses sous l’ombre d’un grand pianiste. Une scène finale tout simplement magnifique.

Visuel (c) : Photos de Marion Duhamel

« Ravel » de Jean Echenoz, mise en scène Anne-Marie Lazarini, avec Coco Felgeirolles, Michel Ouimet, et Marc Schapira, musique originale d’Andy Elmer. Le mardi à 20h. Mercredi, jeudi à 19h. Vendredi et samedi à 20h30. Dimanche 16h. relâche le lundi.