Puissante mise en scène d’ELLA d’Herbert Achternbusch par Yves Beaunesne

28 février 2018 Par
Cedric Chaory
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Un fond de scène noir où pendent quelques ampoules à la frêle luminosité. Côté cour, un homme – Camille Rocailleux – affairé sur sa table aux allures d’établi. Il y bricole du son. Dans la pénombre de son atelier, un amoncellement d’instruments qu’on peine à discerner et qui prend les atours de bidules intrigants. Plus en avant un plateau dépouillé où trônent seules table et chaise et où une femme, nerveuse, patiente.

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

L’attente ne sera pas longue car à peine les lumières de la salle éteintes, Ella déroule le fil de sa vie cabossée dans un monologue aux paroles accidentées. Une vie comme un chemin de croix : rejetée par son père qui la donne en mariage, à 21 ans, à un marchand de bestiaux qui en a 49 et qui vit déjà avec une autre femme dont il a cinq enfants, elle donne naissance à son fils Josef. Brutalisée par son mari, persécutée par sa belle-famille, croulant sous le travail, elle commence une descente aux enfers qui la mènera de l’hôpital psychiatrique à la prison en passant par toutes les cases de la déchéance sociale et morale, pour finir chez sa sœur qui l’héberge dans le poulailler avec son fils, sa cafetière et son téléviseur.

Avec force descriptions, Ella raconte son calvaire à un interlocuteur qu’on ne verra jamais mais dont elle n’a de cesse de lui proposer un café. Il est vrai qu’elle a économisé durant douze ans pour s’offrir une cafetière…

Avec sa toute nouvelle création, Yves Beaunesne, directeur de La Comédie Poitou-Charentes, met en scène une puissante Ella, tiré du texte d’Herbert Achternbusch écrit en 1978. Pièce-monologue sans concession, pleine d’ellipses, de retours en arrière et d’entre-coupages dans la droite lignée d’une œuvre iconoclaste dont il disait se moquer de « savoir si elle est comprise par les gens ».

Comprise assurément. En ces temps de pauvrophobie où tris de migrant et EHPAD-mouroirs peinent à émouvoir, la peinture crue d’une « sans-dents », d’une de ces « gens qui ne sont rien », mauvais pion d’une France en Marche, a de quoi interpeller. Remuer même car mettre en scène aussi crûment le désordre mental d’une femme brisée n’est pas sans provoquer un vrai malaise dans le public. Comme Lena, sœur-tutrice d’Ella qui la cache dans un poulailler, nous aurions eu cette tendance à camoufler ces maux et blessures trop durs à voir. A-t-on vraiment envie d’entendre cela, de voir ce bout de femme hésiter entre rire et larmes, cris et confidence ? Car l’inconfort ressenti tient bien au rôle de voyeur, inattendu et imposé au spectateur durant 1 heure et demi. Rôle indélicat qui finit par nous questionner: jusqu’où tolérer la misère ? Celle-là même qu’on chasse, cache ou juge. L’homme aimera t-il un jour son prochain ?

Aussi éprouvante soit ce chemin de croix, il est parfaitement incarné par Clotilde Mollet, excellente comédienne peu connue du grand public mais au goût très sûr. Ses précédentes collaborations parlent d’elles-mêmes : Vincent, Arias, Didym, Tordjman, Stavisky, Bezace au théâtre, Serreau, Jeunet, Audiard, Brizé, Amalric au cinéma. Accompagnée de la présence discrète de Camille Rocailleux dont la musique offre un bel écrin aux mots d’Ella, Clotilde Mollet bouleverse son auditoire incarnant avec justesse et intelligence une borderline loin d’être folle.

Gestuelle électrique, voix aux milles résonances et intonations (du chant « lyrique » au bêlement animal), regards tendres ou hagards c’est avec rage et sincérité que Clotilde donne de la voix aux sans voix. Pour le coup, au moment où le rideau tombe, elle nous laisse ainsi: sans voix.

Cédric Chaory.

Création: les 26 et 27 février La Coursive (La Rochelle). Tournée : 12 et 13 mars Centre d’Animation de Beaulieu (Poitiers) ; 16 mars Le Gallia Théâtre – Scène conventionnée (Saintes) ; 21 et 23 puis 26 au 29 avril Théâtre d’Angoulême.

Visuel : ©Guy Delahaye