« Provisoire(S) » de Mélanie Charvy

1 décembre 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

Mélanie Charvy avant de suivre des études théâtrales est diplômée en droit social. En 2014 elle met en scène « J’appelle mes frères » de Jonas Hassen Khemeri. S’inspirant de l’attentat suicide commis par Taimour Abdulwahab à Stockholm en décembre 2010, l’auteur fait parler un jeune homme de la seconde génération issue de l’immigration, une immigration, qui s’est imposée à lui mais qui progressivement va l’essentialiser. Présenté parallèlement cet été en Avignon où elle a rencontré le succès la pièce « Provisoire(s) » sur l’accueil des réfugiés nous parle avec brio de l’origine et de la place de chacun de nous.

spectacle Provisoire(s) (photo: cie les entichés)

Le statut de réfugiés est une notion récente dans l’histoire moderne. Le comité intergouvernemental pour les réfugiés, CIR est créé à la suite de la conférence d’Evian, organisée par les États-Unis en 1938. Cette conférence se donnait comme mission, suite à la création du Grand Reich de répartir entre plusieurs pays l’afflux des migrants juifs d’origine allemande et autrichienne et d’en sauver au-delà des 25 000 visas délivrés chaque année par les États-Unis. Aucune véritable solution ne sera trouvée. Aucun pays n’accepte de recevoir ces demandeurs d’asile sauf Cuba qui leur délivre des visas pour ensuite les refouler. La conférence de la honte valide en creux la démission réflexe des nations à accueillir des migrants. Et six millions de Juifs. Par vertu et certainement par conjuration, en 1951, une convention définit le statut des réfugiés et celui d’asile politique.

Nous en sommes là lorsque la pièce débute et ce statut de réfugié, sésame ouvre-toi de l’Europe est sollicité par des citoyens de pays arabo-musulmans fuyant la guerre. Tout commence par un happening au milieu du public dans un contrôle de passeport musclé, agressif et belliqueux. Ils sont venus pour obtenir « le statut ». Ils vont découvrir, désenchantés que la compassion rencontre vite ses limites. Chacun joue sa partition. Les politiques désemparés s’enivrent de mots, de procédures déployées et de bons sentiments aussi contrefaits que leur narcissisme, les migrants s’inventent déjà de nouveaux ennemis afin d’implorer ce statut Graal sans renoncer à leur dignité et la troupe des petites mains des centres d’accueil tissent ensemble devant nous une réalité aussi crue que sinistre. Viendra s’intriquer la combine désenchantée d’un frère et d’une sœur marocains qui tentent d’utiliser le dispositif d’accueil pour fuir un mariage forcé. Viendra se mélanger à ces drames des querelles de couples, des dépits amoureux, des conflits de salariés. Le dissimulé est dévoilé. La description est précieuse ; Mélanie Charvy et ses comédiens se sont immergés dans la réalité de l’accueil des migrants. Ils ont vécu plusieurs journées au sein du centre d’accueil de France Terre d’Asile à Créteil, participé à des réunions d’acteurs sociaux en Centre de Rétention Administrative, parlé avec des migrants, interviewé de nombreux acteurs sociaux. Ils nous rendent compte de cette réalité rude et captivante qui ne laisse pas pourtant de nous faire rire et au milieu de laquelle va émerger un délicieux raptus d’humanité.

La pièce n’est pas une docu-fiction, mais une authentique œuvre. Rythmée, drôle et merveilleusement jouée par sept comédiens au talent abouti. Par retour à un discours ininterrompu de la loi et des règlements, les personnages invoquent cette loi qu’ils imaginent recours et soutien alors qu’elle ne parvient qu’à les écraser un peu plus. L’usage de la vidéo et des coupures de rythme figurent, et c’est là le talent le plus aiguisé de la mise en scène, ce que l’individuel et l’intime doivent rendre au collectif. Le jeu des acteurs restitue cette inquiétude où tout peut à chaque instant s’écrouler. Tout semble si précaire, l’équilibre parait si transitoire que la situation en est risible. De ce rire qui signe la peur de ce qui pourrait advenir. Car nous sommes tous, cette pièce indispensable nous le rappelle dans une existence et à une place provisoireS, donc.

Artistes : Mathias Bentahar, Yasmine Boujjat, Aurore Bougois Demachy, Tristan Bruemmer, Virginie Ruth Joseph, Clémentine Lamothe, Aurélien Pawloff
Metteur en scène : Mélanie Charvy, Millie Duyé

 


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