« Providence », les déambulations sonores de Poitrenaux, Cadiot et Lagarde

8 mars 2017 Par
Amelie Blaustein Niddam
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Avec toute objectivité et sans assumer de jouer la carte du fan club, disons que retrouver le trio Poitrenaux-Cadiot-Lagarde est un événement. Rien que ça. Le comédien n’avait pas été dirigé en seul en scène par Lagarde depuis 2010, à l’occasion d’Un mage en été, écrit également par Olivier Cadiot. Providence nous invite de nouveau à plonger dans les flottements inconscients du texte du romancier, traduits par le jeu du comédien dans la dramaturgie carrée de Lagarde .

PROVIDENCE texte Olivier Cadiot mise en scen e Ludovic Lagarde scenographie Antoine Vasseur lumieres Sebastien Michaud costumes Marie La Rocca Dramaturgie Sophie Engel Avec : Laurent Poitrenaux Comedie de Reims Reims le 6 novembre 2016 © Pascal Gely

Avec le temps, Poitrenaux-Cadiot-Lagarde se seraient-il assagis ? Auraient-ils glissé dans un théâtre plus formel, au récit presque construit ? A en croire Providence, adapté du dernier roman d’Olivier Cadiot, certainement. Moins radical que Le Colonel des Zouaves (1997) et qu’Un Mage en été  (2010) qui tout deux faisaient la part belle à l’abstraction, Providence nous installe dans un vrai décor. Nous sommes dans un appartement, épuré. où trône un « système de quadriphonie » un sound -system si vous préférez, et « peu de meubles  : un canapé essentiellement, et derrière un mur ajouré un petit hall muni d’un placard. Le noir domine. Le son sera parfait, pensé par l’Ircam et la lumière de Sébastien Michaud deviendra actrice.

« Aucune musique ne correspond au moment que je veux vivre »

Les quatre parties du roman d’origine ont été fusionnées pour rendre le texte performatif et déstructuré. Cela permet de centrer le discours sur l’inconscient, sur la dépression et sur les rêves. Poitrenaux excelle comme toujours quand il est dirigé de la sorte, son corps chorégraphique devenant étrange et étranger, ses doigts s’allongeant dans une perception fantomatique et son buste semblant se séparer de ses jambes et ses pieds nus, comme collés au sol, se transforme en un bloc aux lignes anguleuses. Il y a la voix très particulière de ce comédien qui le range du côté de Nicolas Bouchaud, ou Nicolas Maury. Voix qui subjugue ou énerve au choix.  Le texte est scandé, extrêmement articulé, sans pour autant entrer dans la diction  hachée de Stanislas Nordey. Non, cela est au contraire fluide et très doux.

On entre alors dans les tribulations existentielles d’un homme qui semble être prisonnier de sa solitude et dont seuls des rêves très littéraires le sortent de son huis clos musical où seuls deux disques ont élu domicile : l’un est un morceau expérimental et répétitif de Robert Ashley et l’autre est la neuvième symphonie de Schubert.

Providence est un spectacle sur la folie bien sûr, l’homme nous faisant cet aveux dingue : « J’ai tellement accéléré les choses qu’il n’y a plus d’intervalle possible ». Alors, on le regarde s’enfermer dans un geste schizophrénique où il imagine son double numérique lui parler. Malheureusement, le spectacle souffre de sa prise de risque classique qui le ralentit, et peine à trouver une fin pertinente. Peut-être fallait-il s’arrêter aux scènes de rêves, géniales,  et installer Laurent Poitrenaux dans cet ailleurs qu’il sait si bien jouer, celui qui porte un impossible retour en arrière ?

« Si j’entends des voix, c’est pas si mal, je ne ne suis plus tout seul, ça discute »

Reste qu’il est toujours aussi fascinant d’entendre les scansions de Cadiot, ses textes sur le spleen moderne. Hasard du calendrier ou génie de programmation d’Olivier Mantei et Olivier Poubelle, Providence succède à La Recherche magnifiquement porté par Yves-Noël Genod. Dans ces deux seuls en scène, le mal de vivre est sublimé jusqu’à en devenir comique.

Visuel : Pascal Gely