Proust et Céline par Les Possédés à la Bastille

9 février 2016 Par Simon Gerard | 0 commentaires

Du 2 au 19 février au Théâtre de la Bastille, le collectif Les Possédés s’empare de deux monstres sacrés de la littérature française : Marcel Proust avec Le Coup droit lifté de Marcel Proust, et Louis-Ferdinand Céline avec Voyage au bout de la nuit… soit deux écritures radicalement opposées, et apparemment impossibles à théâtraliser sans devenir automatiquement blasphématoires aussi bien pour le théâtre que pour la littérature. Il en résulte pourtant deux spectacles assez réussis, étonnants et très différents.

Note de la rédaction :

Proust organique et hypnotique : une synesthésie inattendue

Noir total, silence complet : c’est ainsi que débute Le Coup droit lifté de Marcel Proust. Un moment assez long, dont on aimerait qu’il dure plus longtemps, tant il est rare aujourd’hui dans la vie comme au théâtre. Ce trou noir scénique est à voir comme un sas de décompression, une préparation nécéssaire du spectateur à la réception idéale d’un texte monumental. Car il s’agit d’une mise en scène ouvertement texto-centrée : les différents longs extraits d’ À la Recherche du temps perdu dits sur scène (l’incipit, le baiser maternel, le souvenir des madeleines trempées dans le thé de la tante à Combray, la vue de l’église de Martinville…) sont comme enveloppés, protégés par cette obscurité totale. De même, le premier texte donné par les acteurs, et sur lequel le noir scénique s’estompe dans une lenteur extrême, n’est pas extrait de La Recherche. Il s’agit du témoignage émouvant de Céleste Albaret, la gouvernante de l’écrivain, dans lequel elle raconte la lente mort de Monsieur Proust après que ce dernier ait mis le mot « fin » à son oeuvre. La mobilisation d’un tel témoignage participe de la même volonté, de la part du collectif, de préparer psychologiquement et mentalement le spectateur à l’écriture proustienne.

Le résultat d’une telle théâtralisation est assez impressionnant : la sinuosité et la complexité de du style de l’auteur est d’autant plus fascinante qu’elle passe désormais par le canal de l’oralité. Les quatre acteurs donnent le texte à tour de rôle, et chacun le partage au spectateur avec une émotion et une intensité différentes. Le jeu est minimaliste, essentiellement facial : quelques déplacements extrêmement simples et lents (et pas forcément nécessaires…) sont effectués sur le plateau. La lente force qui émane des moyens scéniques ainsi mobilisés conduit à une sorte de synesthésie : tous les sens du spectateur sont mûs par le même mouvement pour déboucher sur une sorte d’hypnose. Du début à la fin, Le Coup droit lifté de Marcel Proust procure un effet long, puissant et ingénieux : la métaphore tennistique semble parfaitement trouvée.

Bardamu excellemment interprété : une anesthésie évitée

Quelle idée étrange que de vouloir théâtraliser Voyage au bout de la nuit ! L’originalité de l’oeuvre ne tient-elle pas au fait que l’oralité s’incruste dans l’écriture? Faire une lecture de Céline, jouer du Céline, ne reviendrait-il pas alors à anesthésier un style en le remettant précisément à sa place? Et pourtant ; même si l’écriture célinienne etonne moins lorsqu’elle est entendue que lorsqu’elle est lue, les pointes cyniques et les fulgurances poétiques du texte en sortent renforcées et la pièce fonctionne au final assez bien. La performance de Rodolphe Dana en est sans doute une des causes : ce dernier donne une excellente interprétation de Ferdinand Bardamu, le jeune adulte bourru et insouciant mû par une immense peur de la routine. De la guerre à la banlieue parisienne déprimée en passant par les colonies et l’enfer tayloriste américain, on suit le héros avec plaisir dans ses déambulations chaotiques.

De grandes tables en fer font office de décor. Pendant deux bonnes heures, Rodolphe Dana les déplace, les dresse et les retourne : elles sont tantôt des collines, tantôt des gratte-ciels, tantôt un lit, tantôt un abri. La mise en scène est donc nettement moins effacée que pour Le Coup droit lifté de Marcel Proust, mais demeure minimaliste. Avec ce diptyque, Les Possédés proposent de faire du théâtre l’écrin de la littérature qu’ils aiment.

Crédits Photos : Jean-LouisFernandez


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