« Polyeucte » : à la vie, à la mort

10 février 2016 Par Araso | 0 commentaires

Le Théâtre de la Ville programme aux Abbesses jusqu’au 20 Février la mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman du Polyeucte de Corneille. La scénographie épurée et majestueuse, le jeu des acteurs et l’actualité du texte en font une pièce émouvante et juste. 

Note de la rédaction :

Monter une tragédie de Corneille est toujours un exercice périlleux, même si en l’occurence la pièce a été très peu vue et le texte peu entendu. Tout d’abord parce que le verbe est tellement fort qu’il est compliqué pour les interprètes de se hisser à la hauteur. Ensuite, parce que lorsqu’il s’agit d’un auteur classique aussi joué, le public attend autre chose que ce qu’il a déjà vu. Brigitte Jaque-Wajeman est une grande spécialiste de Corneille qu’elle met en scène depuis 1985. Elle a déjà monté Nicomède et Suréna au Théâtre de la Ville en 2013 et réussit une fois de plus l’exercice de faire vivre de façon vibrante ce monument du théâtre classique.

Au commencement il y a le texte: Polyeucte martyr est une tragédie à sujet religieux puisqu’elle puise ses sources dans le martyre de Polyeucte de Mélitène. Les aficionados seront ravis: on retrouve Corneille dans toute sa virtuosité et ses alexandrins impétueux. L’histoire est celle de Polyeucte l’Arménien, époux de Pauline qui est elle fille d’un sénateur Romain, et de leur étrange chassé-croisé avec Dieu, dont Polyeucte pousse l’adoration jusqu’à la mort, et Sévère, ex-amant de Pauline ressuscité d’entre les morts, déterminé à reconquérir son amour. Pouvoir, sexe et sang: tous les ingrédients de la tragédie sont réunis pour le plus grand plaisir des amateurs du genre.

Il y a la question de la modernité. Comment le texte de 1641 peut-il résonner avec tant de modernité? Un fou (de Dieu) qui sacrifie sa vie, sa famille (Pauline veut le suivre dans la mort) dans un geste aveugle, égoïste et destructeur? Oui, ce scenario est cruellement parlant, d’une actualité obscène. La tragédie n’est pas l’apanage du XVIIème siècle et comme Pauline, l’on craint. Et lorsqu’elle erre magnifiquement entre un bonheur pas tout à fait présent et un malheur sourd et diffus, quand elle avance dans la nuit depuis si longtemps, qu’elle ignore ce que l’avenir lui réserve, son chant résonne universellement.

Un éternel débat autour des alexandrins trouve avec ce Polyeucte une nouvelle occasion de faire rage. Il y a deux écoles: celle qui consiste à s’approprier le texte et à le dire avec une prononciation contemporaine et celle qui prend le parti de dire les alexandrins en prononçant touteu les syllabeu. Les partisans de la première école repartirons bredouille car Brigitte Jaque-Wajeman aime la diction classique. Fort heureusement, le jeu exceptionnel d’Aurore Paris, qui joue Pauline, suffit à emporter le spectateur et à le tenir en haleine deux heures durant tandis qu’il contamine ses partenaires. Le duo Pauline/Sévère fonctionne parfaitement tandis que Polyeucte est comme sorti de l’abîme. On ne se lasse jamais d’un beau texte bien joué.

Visuel © DR


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