Poignante « Reine de Beauté » au Lucernaire.

3 septembre 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

Martin McDonagh rencontre son 1er succès mondial avec ce texte qui lui vaut de nombreux prix. À Leenane, petit village paumé de l’Irlande d’aujourd’hui, une mère et sa fille vivent en huis clos et s’empoisonnent la vie au fil des jours et de la pluie incessante. Créée en Avignon cette année, malgré une mise en scène assez plate la pièce mérite cette reprise parisienne.

Une vieille cuisine, un fourneau, une table et des chaises en formica entourent une vieille femme affalée dans un fauteuil roulant assise face à sa télé. Nous sommes chez les damnés de la terre, les rustres, les pauvres, dans une Irlande rurale. La mère, Mag, acariâtre et tyrannique a emprisonné sa fille Maurren au moyen d’ordres, de demandes, d’injonctions. La guerre entre la fille et la mère est ouverte depuis longtemps et violente, elle finira mal. La dernière bataille de Maureen sera sa dernière chance de vivre sa vie et Mag tentera tout pour l’en empêcher.

Pourquoi Mag est elle seule? Veuve ou divorcée sa fille l’a -t- elle empêchée de se remarier ? Et sinon d’où viendrait toute cette culpabilité et cette jalousie rance qui circulent entre les deux femmes ? Le thème de la mère et la fille vivant seules, l’une aliénée à l’autre, chacune cherchant à soumettre l’autre est depuis longtemps un succès de librairie. Martin McDonagh ajoute la dimension sociale. Chez lui, loin du politiquement correct, les pauvres sont définitivement illettrés. Chez eux, victimes autodéclarées et patentées du système, hors champ, le rêve d’Amérique et Boston, on impute à l’autre pour éviter de reconnaître sa propre implication. Chez eux on ne sait pas la phrase de Oscar Wilde : tout ce qui nous arrive nous ressemble.

Le texte ajoute aussi la dimension du corps que le jeu des actrices attrape et restitue avec un immense talent. Sophie Parel, déjà coupable d’une très réussie adaptation de Tchekhov, »La Demande en mariage et L’Ours », création 2012 à Avignon et Catherine Salviat sociétaire honoraire de la Comédie Française incarnent avec brio l’intelligence du texte par leur travail sur le corps. Ce drame psychologique est poignant et efficace dans ce travail précisément. C’est là le bonheur de la pièce.   La mère agresse sa fille par ses entrailles, ses maladies, ses intestins, ses sécrétions et ses odeurs. Salviat joue ce corps malade et sans cesse empiétant. La fille combat la mère par la nudité ou le dynamisme d’un corps encore jeune. Parel est « LE CORPS » de la pièce. La piéce est l’histoire de ce corps qui finira affalé au pire endroit. 

Gregori Baquet et Arnaud Dupont assurent leur emploi avec la même hauteur.

La pièce est sombre, noire. Vous ne rirez qu’une fois, lorsque Maureen annoncera son âge. Vous serez ensuite gorge serrée et vous n’aurez pas assez de la pièce pour regretter d’avoir ri de l’âge de la pauvre Maureen  et de ce qui lui advient, et qui lui ressemble.

Une pièce profonde dans la grande salle du Lucernaire..

Crédit Photos © David Krüger

 

Auteur : Martin McDonagh

Artistes : Catherine Salviat, Grégori Baquet, Sophie Parel, Arnaud Dupont
Metteur en scène : Sophie Parel


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