« Peter Pan », le sacre de Bob Wilson au Festival d’Automne

13 décembre 2013 Par
Amelie Blaustein Niddam
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A-t-on vu meilleur spectacle récemment ? La pièce la plus attendue du début de saison 2013/2014 n’a pas déçu, bien au contraire. Bob Wilson, accompagné de Cocorosie, a redonné à Peter Pan l’aigreur splendide du conte de Barrie. Éblouissant, noir et merveilleux.

 

PETER PAN - Berliner EnsembleLa première image, celle d’un petit garçon de cire à l’ombre surdimensionnée, fait déjà sensation alors que le public investit tout le Théâtre de la Ville, marches comprises. Un brouhaha immense, une tension palpable accompagnent cette première de Wilson. Il faut dire que le Festival d’Automne a fait fort en nous imposant une attente digne des plus grands films à suspens. Alors que le metteur en scène britannique est l’invité du festival, qu’une exposition au Louvre lui est consacrée, c’est seulement le 12 décembre que la première de cette pièce à l’affiche sexy a eu lieu. Lisez cela : Bob Wilson, le Berliner Ensemble et les deux sœurs du duo Cocorosie. Cela donne un spectacle en anglais, en allemand et en comédie musicale.

L’histoire de Peter Pan, on croit la connaître, mais nous avons le cerveau embué par la version aseptisée de Disney. Ici, la lumière se fait aussi sombre qu’intense. Les feux de la rampe, version néons, sont dirigés face au public, permettant aussi de voir encore mieux l’orchestre qui se niche dans la fosse. Entrent en scène 19 comédiens aux costumes flamboyants, faits de velours, de cuir, les cheveux-perruques orange pour certains ou pailletés pour d’autres. Tout au long de la pièce, le mur de la chambre des enfants s’ouvre peu à peu pour laisser place à l’île de Neverland, nous laissant découvrir des larmes qui coulent des cintres, un bateau pirate, des nuages qui s’envolent…

Sabin Tambera est un Peter Pan acide et gracile. Il est l’enfant qui a perdu son ombre et qui ne veut plus grandir. Il veut garder avec lui les « garçons perdus ». Mais tous ont besoin d’une maman, alors ils l’élisent : ce sera Wendy (Anna Graenzer), venue en volant avec ses deux frères sur l’île, laissant ses parents (Martin Schneider et Traute Hoess) dans un désarroi glaçant.

S’ensuit un florilège d’idées merveilleuses. Les jeux de contre-jours appuyés par des panneaux aux couleurs fortes oscillant entre blanc, gris, rouge, font, dans la grammaire typique de Wilson, ressortir les comédiens de façon fantastique. Leurs visages extrêmement maquillés rajoutent du rêve au rêve. Ils évoluent dans un jeu qui laisse la part belle au mime, et comme dans un film muet, ce sont les musiciens qui viennent donner le son d’un geste. Le mât qui grince, le crocodile qui s’approche, et, bien sûr, les coups de baguette magique – qui font rire tout le monde – de la fée clochette, ici campée brillamment et en chansons par Sierra Casady.

On est dans un Prokofiev moderne, où la musique joue à égalité avec les comédiens. Il a la force de nous rappeler que nous avons eu raison de ne pas vouloir rester des enfants, mais que jamais nous ne devons perdre notre âme d’enfant. « À chaque fois qu’un enfant dit ‘je ne crois pas aux fées’, il y a une fée qui meurt », dit Tinker Bell.

Peter Pan dans cette version-là est un rêve éveillé. Une farandole au look gothique. Longtemps, les va-et-vient des panneaux de fonds de scène continueront à nous éblouir.

Chef d’œuvre.

Visuel : Stephan Schäfer, Andy Klinger, Anna Graenzer, Sabin Tambrea © Lucie Jansch

Jusqu’au 20 décembre, au Théâtre de la Ville.