Nous sommes repus mais pas repentis : la boîte à musique assourdissante de Séverine Chavrier

23 mai 2016 Par Marianne Fougere | 1 commentaire

 

La pianiste Sévérine Chavrier fait de la mise en pièce le leitmotiv de sa mise en scène du Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard. Un carnage théâtral qui n’épargne ni les nerfs de ses personnages, ni les oreilles des spectateurs.

Pièce parmi les plus aboutie d’un dramaturge en guerre contre son pays, Déjeuner chez Wittgenstein interroge la figure de l’intellectuel, entre compromission et création, entre pensée et folie. Le Wittgenstein de Bernhard est en effet très proche des fous shakespeariens. Être fragile et démuni, il nous apparaît sous les traits de Voss, penseur imaginaire, malade de génie, à moins que ce ne soit l’inverse, qui retrouve pour un déjeuner familial ses deux sœurs Ritter et Dene, actrices ratées tout aussi névrotiques que leur frère prodige. De la maison de repos à la maison d’enfance les murs changent, mais le confinement et l’étouffement demeurent.

De Wittgenstein, Sévérine Chavrier retient la fascination pour la musique. Pour le philosophe, comprendre un thème musical, c’est en saisir la grammaire, et la façon dont celle-ci fonctionne et se répercute sur son propre style. Si dans le spectacle la musique est omniprésente, la pianiste se joue de sa syntaxe et construit une boîte à musique à l’architecture délicate. Des micros, cachés dans le mobilier, transforment les meubles et le piano, les verres et la porcelaine de la salle à manger en autant de caisses de résonance. Amplifiés jusqu’à l’extrême, les sons et les respirations bruyantes des interprètes font de la salle des Ateliers Berthier un caisson hyper-sonorisé. Les monceaux de vaisselle qui gisent sur le sol sont contentieusement écrasés, le piano hurle, et Ludwig de le rejoindre bientôt, clamant à qui veut  bien l’entendre sa haine à l’encontre de Wagner.

Quid du déjeuner ? Il tarde à être servi, et quand les premiers mets arrivent enfin, le banquet tourne au véritable fiasco. Les profiteroles ne sont pas au goût de Ludwig. Aussi, plutôt que de s’en délecter, préfère-t-il rouler les visages crispés de ses sœurs dans la crème des entremets ou les mitrailler de grains de riz, les victuailles devenant otages du champ de bataille. Le massacre ne fait que commencer, tous les coups sont permis, cruauté et bassesses gratuites comprises. Les souvenirs s’entrechoquent, les ancêtres et les figures emblématiques sont piétinés. De ce chaos oppressant, il sera bien difficile pour le spectateur de tenter de s’extraire. Les sens exacerbés, on risque d’une minute à l’autre de devenir aussi timbré que ces bouffons qui devant nous s’invectivent.

L’adaptation de Sévérine Chavrier est ambitieuse, sans doute trop. Poussant l’exagération à l’extrême, la soirée est saturée. Trop d’éclats, trop de bruits, le grotesque touche au sublime. On sourit, on s’agace ; on rit aux gags et aux répliques à couteaux tirés, on s’emporte contre la médiocrité de ces extravagants assistés. Pourtant, on est charmés par l’esthétique à l’élégance brutale du spectacle. Celui-ci, il est vrai, doit beaucoup au talent de ses interprètes, à l’explosivité d’un Laurent Papot monté sur ressort, à l’étrangeté lunaire de Marie Bos. Chavrier, qui complète la brochette familiale, accompagne les mots et maux de ce huit clos oppressant des notes assourdissantes de son piano. Sur ce lit de décombres, c’est finalement la place du théâtre dans un monde en pleine décomposition qui est interrogée. « Quand tout nous tombe sur les nerfs [et que] la pensée manque, le rôle du théâtre consiste peut-être à continuer de nous brutaliser ? Parfois jusqu’à l’excès.

photo © Samuel Rubio

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