Mulhouse — 21ème édition du festival Scènes de Rue

17 juillet 2017 Par
Antoine Couder
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Cette année encore, «Scènes de rue» tient le pari d’une programmation populaire et intelligente qui approfondit l’art singulier de la déambulation urbaine.

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Aux pieds du temple Saint-Étienne toujours en travaux, les douze acrobates d’Épicycle captivent tous ceux qui se sont rassemblés devant les deux cercles métalliques de 13,50 mètres de diamètre qui domine la place de la Réunion. L’ambiance «son et lumière» est électroacoustique et le show pourrait parfaitement être diffusé à la télévision, pour «Le plus grand cabaret du monde». Le festival «Scènes de rue» se veut un «rassemblement populaire, qui défend la notion de gratuité et l’accès à la culture pour tous». Pour autant, il ne se réduit pas à son gros plateau de centre-ville. Et, d’ailleurs, il ne fait pas vraiment dans la facilité.

La limite de la position du spectateur. Sous la houlette de son directeur artistique Frédéric Rémy, ce festival créé en 1999, d’abord piloté par l’équipe municipale, est peu à peu devenu un rendez-vous exigeant. La programmation, dense et foisonnante, ne manque pas d’interroger à la fois la société et le spectacle de rue dans lors de performances radicales et souvent politiques. Ainsi en est-il du show railleur et tonique qu’offre la compagnie « Bicepsuelle » :  sous des dehors candides, un dynamitage en règle de ces commentaires sportifs qui, dans leurs rituels obligés, oublient systématiquement le public qu’il prend en otage. Au total, «Scènes de rue» propose une grosse vingtaine de spectacles qui accompagnent les rythmes de la ville (cinq jours de festival avec une montée en puissance à partir du vendredi) et ne cède que mollement à la puissance commerçante [pas trop de fooding et de vente à emporter]. Tout se concentre sur les spectacles parmi lesquels on retiendra quelques beaux moments qui placent justement le public à la limite de sa position de spectateur.

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Spot de la musique metal. Ainsi de «Télé-City Tehran» avec lequel quatre artistes français et iraniens promènent le spectateur dans une sorte de carte postale politico-sentimentale de la capitale perse. On passe de la liesse à l’inquiétude, de la convivialité urbaine à la culture savante à partir de déplacements successifs autour de la chapelle Saint-Jean de Mulhouse. De l’enceinte de cette magnifique bâtisse du XIIIème siècle, les comédiens entrainent le public dans le jardin, la rue, les murets d’un parking souterrain, guidés par des images qu’ils projettent sur les murs, à l’aide de mini vidéoprojecteurs parfaitement adaptés à la scénographie. On entre au coeur géographique du festival, entre université populaire et cour de Lorraine, là où les nobles prenaient l’habitude de se réunir au Moyen-âge, avant que le lieu ne devienne une manufacture textile et, enfin une école. Peut-être que tout Mulhouse tient dans ce drôle de bâtiment ancien retaillé pour les besoins de la République. Le festival y a établi son point de ralliement, buvette, concerts et DJ set truculent du «Colonel» qui rappellent que la ville peut aussi être un grand spot de musique, comme elle l’a notamment été dans les années 90, avec le « metal ». Samedi soir et toute la nuit, c’est Nihil Bordures qui tapisse l’espace d’images robotique interrogeant la mécanique de l’économie de marché sous une pluie electro-grondante et dansante, clin d’oeil aux voisins technos de l’Allemagne toute proche.

Changer la réalité. Le lendemain, c’est le Souk de la compagnie Uz et Coutumes qui se glisse sur le marché du Canal couvert pour raconter l’histoire de l’immigration au travers des textes d’auteurs majeurs algériens ou franco-algériens tandis qu’à dix minutes à pieds, au « Jardin des senteurs », Margot Chou organise un papotage subtil autour de la réalité du développement urbain. Une sorte d’écho au café du commerce où justement, il s’agirait d’extraire du réel de ce commerce ce qui structure les relations dans les villes. Toute la perspicacité de la mise en «Scènes de rue» tient dans cette belle inspiration qui préside au choix des lieux. Emblématique avec «Chris Cadillac” qui débarque en bagnole et gros son à l’angle d’un quai de l’Alma où se côtoient middle classe et SDF. Inédit avec la compagnie «Zero Killed» qui réquisitionne un immeuble entier et prend en otage 80 spectateurs une heure durant pour les placer dans une situation de demandeurs d’asile… Entre comique nerveux et sentiment d’inquiétude, les acteurs creusent le cruel paradoxe qui consiste à maltraiter sous prétexte de protéger, pour finir par expliquer que, de ces demandeurs placides et silencieux, ils ne savent, en vérité, que faire… A la fin, le public a beau être populaire et festif, il a parfaitement compris le lien avec l’actualité.

LAS VANITAS - une pièce de Marion Duval/Chris Cadillac. Festival de la Plage des Six Pompes, La Chau-de-Fonds, le 6 août 2016. ©Dorothée Thébert Filliger

LAS VANITAS – une pièce de Marion Duval/Chris Cadillac. Festival de la Plage des Six Pompes, La Chau-de-Fonds, le 6 août 2016. ©Dorothée Thébert Filliger

Antoine Couder