Monkey Money : le commerce des inégalités

20 septembre 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Connue pour défendre un théâtre engagé, Carole Thibaut dissèque dans sa nouvelle création le cœur fermé de l’enfer capitaliste. A l’urgence de raconter la misère sociale, cependant, aurait peut-être du être associée la patience de l’écriture pour que celle-ci ait véritablement la résonance escomptée.

Note de la rédaction :

Le monde décrit par Monkey Money ressemble étrangement au nôtre. Dans l’un comme dans l’autre règnent hypocrisie et loi du « libre » échange, luxe clinquant et pauvreté extrême se côtoient allégrement. Dans ce monde comme dans le nôtre, le commerce est roi : tout se vend tout se monnaie, une leçon parfaitement récitée par les cam girls du monde virtuel, un principe parfaitement appliqué par les gagnants comme les perdants même s’ils vivent dans des enclaves séparées. En effet, dans le monde mise en scène par Carole Thibaut, un mur se dresse littéralement entre les riches et les pauvres, et rien ne saurait venir contester cette ségrégation spatiale. C’est donc du bon côté de la frontière que débutent les festivités puisque le spectateur est convié à la célébration de l’anniversaire de la Bee Wi Bank, une entreprise familiale qui a fait de la vente de crédits à la consommation sa poule aux œufs d’or. Le champagne coule à flot – y compris pour le public, on vous conseille vivement de ne pas hésiter à vous placer aux premiers rangs !, jusqu’à l’irruption d’un étranger, d’un infiltré de l’autre monde, bien décidé à s’immoler par le feu.

Intuitivement, cette immolation en rappelle d’autres. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Carole Thibaut prend pour sujet d’étude ces grandes familles qui, même à l’heure du néo-capitalisme boursier, ont encore la main mise sur le système économique. Si l’on perçoit le travail documentaire mené par Carole Thibaut, c’est surtout la finesse de sa plume théâtrale que l’on voudrait saluer. Carole Thibaut offre à ses acteurs des partitions leur permettant de révéler toute l’étendue de leur talent – une mention spéciale devant selon nous être décernée à Arnaud Varech pour son incarnation punchy d’un ambitieux aux dents rayant le parquet.

Bluffé par le soin porté à la vidéo, fasciné par une exploitation séduisante de l’espace scénique, le spectateur n’est cependant pas à l’abri de voir son enthousiasme peu à peu lui glisser entre les doigts. Ou, pire, il peut en venir à considérer la beauté esthétique – voire plastique – de la création comme un cache-misère destiné à le divertir d’un possible ennui. Dans le second temps du spectacle, en effet, le propos tenu par Carole Thibaut cède parfois à la facilité et risque ainsi de tomber dans le piège redoutable du manichéisme. Lorsqu’en franchissant la frontière elle nous fait pénétrer l’envers du monde contemporain, il est certain que Carole Thibaut aspire à donner un visage aux Misérables. Mais c’est sous les traits d’un masque grotesque que ceux-ci en réalité nous apparaissent. En dignes bouffons de la farce capitaliste qui n’en finit pas d’être jouée et rejouée, les pauvres sont sales, méchants et même incapables d’aimer – ils prostituent à près tout jusqu’à leurs propres sœurs.

Pourtant, l’exploration de thèmes aussi cruciaux que ceux de la misère et des fractures sociales aurait du assurer Carole Thibaut de notre sincère attachement plutôt que de notre détournement progressif vis-à-vis de son projet. La fêlure du quatrième mur réside précisément dans la manière dont Thibaut appréhende les frontières. Toute réflexion aux frontières, et la poétique théâtrale n’y échappe pas, se heurte à un déficit de représentation de la frontières. Les frontières ne sont ni là où on les attendrait ni même là tout à fait. Aussi, Carole Thibaut aurait-elle pu et dû prendre plus sérieusement le caractère inéluctablement polysémique des frontières, celles administratives et physiques mais également celles sociales et subjectives. Le mérite, cependant, de la création de Carole Thibaut consiste à nous faire prendre conscience qu’en matière de frontières, tout est question de perspectives et de regards. Peut-être aurait-il fallu démultiplier encore davantage les perspectives, de nourrir son projet d’imaginaires concurrents afin d’enrichir l’expérience sensorielle de la frontière entre riches et pauvres.

Spectacle à l’affiche à la Maison des Métallos jusqu’au 25 septembre (du mardi au vendredi à 20h ; samedi à 19h ; dimanche à 16h)

Tournée : 11-14 octobre : Montluçon – Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon

Autour du spectacle :

Comme des lions – projection-rencontre

Comme des lions de Françoise Davasse raconte deux ans d’engagement de salariés de PSA Aulnay, contre la fermeture de leur usine qui, en 2013, emploie encore plus de 3 000 personnes dont près de 400 intérimaires. Des immigrés, des enfants d’immigrés, des militants, bref des ouvriers du 93 se sont découverts experts et décideurs. Ces salariés ont mis à jour les mensonges de la direction, les faux prétextes, les promesses sans garanties, les raisons de la faiblesse de l’État. Bien sûr ils n’ont pas « gagné ». Mais peut-être faut-il arrêter de penser en termes de « gain »… La projection sera suivie d’une rencontre avec la réalisatrice et d’anciens salariés de PSA Aulnay, protagonistes du film. film de Françoise Davisse (France, 2016, 115min) production Les films du balibari coproduction Les productions du Verger, Gsara

lundi 12 septembre > 19h / entrée libre, réservation conseillée

Enfin des bonnes nouvelles – Projection-rencontre en avant-première

Comment diable un documentariste au chômage a-t-il fini par distribuer des billets de 500 euros par paquets de 2 kilos… ? C’est la question de départ de cette comédiefiction dérangeante de Vincent Glenn qui rappelle des réalités de notre monde dominé par l’argent.Et c’est la question qu’essaie de comprendre Jiji, animateur de l’émission radio « Décryptages ».Il interroge ses prestigieux invités, les fondateurs de Vigi’s, agence de notation révolutionnaire qui a connu un succès mondial foudroyant : comment ont-ils réussi à gagner des sommes d’argent colossales en si peu de temps, dans cette période troublée ? Il y a de quoi s’y perdre… La projection sera suivie d’une rencontre avec le réalisateur et Carole Thibaut. film de Vincent Glenn (France, 2016, 88min) coproduction DHR, Ciaofilm, Brodkast Studio

lundi 19 septembre : 19h (entrée libre, réservation conseillée)

Indices – Atelier-débat

Quand vous croisez un ami, vous lui demandez « comment ça va ? », et non pas « qu’as-tu produit ce mois-ci ? » Pourtant, de nos jours, le fameux PIB est encore l’indicateur de richesse le plus cité en référence. Indices est un film-enquête pédagogique, voire ludique, avançant par énigmes, pour entrer dans ces questions. À partir de la projection, le réalisateur, des membres du réseau FAIR (Forum pour d’autres indicateurs de richesse) et le philosophe Patrick Viveret proposent un atelier-débat. Peut-on créer une agence de notation citoyenne ? Sur quelles bases, avec quelles finalités, selon quels critères ? Il s’agira de laisser libre cours aux propositions et priorités exprimées par les participants. Que seraient les critères d’une économie plus soucieuse du social et de l’écologie ? Comment faire pour que ceux-ci soient lisibles et partagés ? film de Vincent Glenn (France, 2011, 81min) production DHR

samedi 24 septembre : 14h30-17h30 (entrée libre, réservation conseillée)

Visuel : © Simon Gosselin


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