« Lorenzaccio » de Catherine Marnas au TNBA

10 janvier 2017 Par
La Rédaction
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Production du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, et après une tournée en France, à Genève et Madrid, et avant de reprendre la route, le héros d’Alfred de Musset mis en scène par Catherine Marnas retrouve sa vie de débauche et ses idéaux sur la scène bordelaise.

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Florence 1537. Sous le joug d’Alexandre de Médicis, la loi du plus fort se permet tout, jusqu’à se flatter de ses propres vilénies. Lorenzo, cousin et âme damnée d’Alexandre, fut un temps un être pur, mais il semble passé du côté obscur et le peuple le surnomme Lorenzaccio. Il reste pourtant en lien avec les amis humanistes de sa jeunesse.
Heros ou salaud ? Traite à Alexandre ou à l’homme ? Quel jeu joue Lorenzo… celui de ses amis d’enfance ou celui d’Alexandre ?
Le sait-il lui-même ? Quatre ans après la bataille d’Hernani, la publication de cette pièce fleuve de Musset s’inscrit dans l’histoire du romantisme, et Catherine Marnas en assume joliment les dimensions tant historique et politique qu’esthétique.

Dans un décor rouge sang, les scènes s’enchainent et se chevauchent, donnant un air de théâtre choral à cette galerie d’individualistes qui s’agitent dans leurs bulles. On y perd quelques répliques (en plus de toutes celles supprimées pour mettre en scène cette pièce réputée immontable), mais on y gagne le feeling du Romantisme foisonnant, vitaliste, anticlassique, et le désespoir parfois un peu complaisant que Musset y instille.
Catherine Marnas fait du cloaque florentin un Rocky Horror Picture Show fatigué qui sied bien aux sociétés décadentes.  D’un côté s’y prélasse un tyran stylisé (Julien Duval), déjà un peu Ubu, mais heureusement réduit au minimum de sa présence utile, à savoir celle de tester la conscience humaine face à l’archétype du pouvoir obscène et corrompu : si l’homme ne bouge pas là, il ne bougera jamais. On y croise dans les couloirs, en Machiavel du court terme, un serpent cardinal à la pourpre minimale (Francis Leplay). De l’autre, des hommes et femmes s’agitent médiocrement pour la liberté. Altoviti et Venturi dont les principes éthiques s’évanouissent devant les cadeaux du prince. La chaste et volontariste marquise de Cibo (Benedict Simon) qui veut, par l’amour, guérir Alexandre de son goût de la tyrannie.Le fiston Strozzi (Yacine Sif El Islam) excellent Zébulon croisé de Rantaplan, mue par la sève bouillonnante de l’adolescence (peut-être Musset lui-même qui avait 20 ans lors des 3 glorieuses journées de 1830).
Et Philippe Strozzi, tête pensante bien décevante des partisans de la liberté, que Frank Manzoni incarne très justement en intellectuel vieillissant et pleurnichard, assez ridicule au sommet de sa tour de babil personnelle, dont il ne descend que pour agir à contretemps.
A la jonction, Lorenzo (Vincent Dissez) reste sur le fil du rasoir de son double jeu, mi héros mi salaud et déçu par l’un et l’autre, désespéré par des républicains de parade et dégouté de son propre plaisir à la jouissance sans entraves que lui permet Alexandre. Le jeu caricatural de son versant obscur suggère affectueusement que ce coté-là est faux. Mais il ne semble pas vraiment croire non plus à son coté de lumière. Même sa mère n’y croit plus, c’est dire… :«il n’est même plus beau ; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage ».
Musset n’épargne donc personne. Dans cette instruction à charge contre la nature humaine, Lorenzaccio ressemble au Feu Follet de Louis Malle (ou Oslo 31 Aout de Joachim Trier), un suicidaire en ultime vérification qu’il n’y a vraiment plus lieu d’être.
Pourtant Lorenzaccio décide malgré tout de laisser une dernière chance à cette nature humaine : un pile ou face sur la tombe d’Alexandre, un coup de pouce à défaut d’une table rase.
Mais pourquoi a-t-il tant attendu ?  Il y a du Hamlet dans Lorenzaccio. Deux chroniques de la mort annoncée d’un grand Salaud, qui nous tiennent par les procrastinations de leurs héros éponymes. Qui plus est, leurs actes vengeurs sont déclenchés par des circonstances et perdent ainsi l’absolu grandeur de leur nécessité pour devenir particuliers et contingents : c’est par amitié pour Strozzi et son fils, voire par affection pour sa sœur exposée aux désirs d’Alexandre, que Lorenzo agit.
Tant mieux, même s’il n’en résultera qu’un changement de tyran. Musset nous sauve Lorenzaccio de la misanthropie absolue. On y perd l’absolu mais Lorenzino y gagne en humanité.
Il faut certes creuser Lorenzaccio pour y trouver la petite fleur sur le fumier du cloaque, mais Musset n’a-t-il pas écrit la même année, dans on ne badine pas avec l’amour : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueuilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. » ? Malgré toute la posture de l’individualisme romantique désespéré, il reste chez Musset une lueur d’espoir.

Eric Senéterre

Crédits Photos Pierre Grosbois

Avec
Clémentine Couic, Vincent Dissez, Julien Duval, Zoé Gauchet, Francis Leplay, Franck Manzoni, Yacine Sif El Islam, Bénédicte Simon

Tournée :

> 11 et 12 janvier 2017
NEST – CDN de Thionville-Lorraine
> 18 et 19 janvier 2017
Comédie de Caen
> 26 et 27 janvier 2017
Théâtre Les Salins scène nationale – Martigues
> 23 et 24 février 2017
L’Onde – Théâtre Centre d’Art – Vélizy-Villacoublay


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