« Liebman Renégat », l’histoire d’une rébellion

31 mai 2017 Par
Sarah Lapied
| 0 commentaires

Riton Liebman est un comédien belge, connu du public français notamment pour son rôle dans Polisse, mais aussi et surtout, le fils de Marcel Liebman, qui a eu le malheur d’être « juif et pro-palestinien ». Dans une mise en scène de David Murgia, qui a reçu plusieurs prix pour ses interprétations personnelles mais aussi pour le travail fourni avec le Raoul Collectif, qu’il a fondé, le fils revient sur l’histoire du père et sur l’Histoire collective par la même occasion. Un récit affûté et touchant, à voir à la Maison des Métallos jusqu’au 3 juin, puis en tournée dans toute la France. 

marcel-liebman_3613

« Monsieur Liebman, c’est dommage que vous ne soyez pas mort à Auschwitz », dit Madame Friedman, ou Madame Katz, on ne sait plus trop, à Marcel, le père de Riton. Cette phrase, répétée comme un refrain, accompagnée d’un violon, prononcée avec un accent un peu ridicule, est à l’image de « Liebman Renégat » : douce-amère, sucrée-salée. Elle fait rire malgré soi, en grinçant un peu des dents. On s’en amuse parce qu’on en a déjà trop pleuré.

Marcel Liebman, brillant intellectuel juif, marxiste et pro-palestinien, est un renégat : il a renié, trahi sa religion, sa patrie et sa famille. Il est impossible de parler du père sans évoquer son engagement. « Le fait qu’un peuple ait vécu sur un territoire il y a 2000 ans et qu’il ait connu la Shoah ne lui donne pas le droit d’opprimer un autre peuple », « Je ne veux pas d’un Etat d’Israël où les Juifs se retrouvent entre eux », « La complaisance n’aide pas Israël », sont des phrases fortes, d’autant plus marquantes qu’elles ont été prononcées dans un contexte de plus immédiat après-guerre que le nôtre, alors que l’horreur de la Shoah était encore taboue. La question qui apparaît en creux est la suivante : que s’est-il passé, ou plutôt, que ne s’est-il pas passé, pour que ces constats ne soient plus évidents aujourd’hui, alors que les crimes ont été reconnus et que les Etats se sont donnés les moyens de la paix ? C’est aussi la figure de l’intellectuel engagé qui est au coeur des interrogations : qu’est-il devenu ? Depuis quand les idées n’entraînent-elles plus systématiquement l’action ? « Un homme de gauche, c’est quelqu’un qui croit en l’égalité et s’efforce de réduire les inégalités », disait Marcel à la télévision. A l’époque, c’était aussi simple que ça de faire la révolution.

Riton Liebman (Franck dans Polisse de Maïwenn) commence son monologue sur un ton perché qui ne redescend quasiment jamais : des pleurs de bébé dans son berceau aux cliquetis de la machine à écrire, tout est prétexte à la musique, mais aussi à la référence pop ; Tintin, Led Zeppelin, Deep Purple, « 69, année érotique », toutes les légendes des années 60 à 80 y passent. C’est toujours via la musique, subtilement distillée par Philippe Orivel, collaborateur de David Murgia, que les souvenirs émergent. La construction du spectacle rappelle celle d’un film, ce qui n’étonne guère de la part d’un acteur : un fond sonore accompagne chaque description, la voix de Liebman est posée comme une voix-off. C’est une expérience visuelle sans l’image, sauf à un moment, quand sont projetés des extraits d’émissions où apparaît Marcel Liebman, en noir et blanc, dans les mouvements étudiants des années 60. Riton Liebman rappelle plutôt l’humoriste de one-man show que le comédien de théâtre. Certaines répliques sont d’ailleurs envoyées comme des punchlines : « Mon père n’a pas apprécié ma période punk. Le slogan « No future » était incompatible avec les idées de quelqu’un qui croyait en la révolution ».

Qu’est-ce qui peut pousser un acteur à succès, un homme dans la fleur de l’âge, à revenir sur l’engagement de son père, disparu depuis des années, engagement dont on peine parfois à retrouver le sens tant les temps semblent avoir changé ? « Liebman Renégat » est un retour sur soi, sur une histoire familiale irrémédiablement liée à l’Histoire tout court, celle qui donne du sens aux vies collectives et individuelles. Tout le spectacle est un jeu d’autocitations et de répétitions évocatrices du cycle filial et de l’héritage, idéologique notamment, un cercle dont le périmètre passe par trois points, qui sont autant de moments où le coeur de Riton bat la chamade : lorsque sa mère lui chante sa berceuse préférée, lorsqu’il prend de l’héro à l’adolescence, et lorsque son fils lui récite le plaidoyer pro-palestinien que ses aïeuls ont eux-mêmes répétés en leur temps. Au sens premier, une révolution est un mouvement d’un objet autour d’un point central, d’un axe, le ramenant périodiquement au même point. Difficile de ne pas y voir un signe…

« Liebman Renégat », Riton Liebman, David Murgia, Philippe Orivel. Du 30 mai au 3 juin à la Maison des Métallos (75011), de 5 à 14 euros.

Visuel : théâtre Varia