« Les Molière de Vitez » mis en scène par Gwenaël Morin : le théâtre au travail

19 janvier 2016 Par Simon Gerard | 0 commentaires

En proposant, tel qu’Antoine Vitez a pu le faire en 1978 à Avignon, de jouer à la suite quatre pièces de Molière dans une mise en scène unique  (L’École des femmes, Tartuffe, Don Juan et Le Misanthrope), Gwenaël Morin fait le pari qu’un théâtre pauvre en moyens peut parvenir à captiver toute une salle. Le dynamisme et l’inventivité déployée par la jeune troupe d’acteurs pendant près de huit heures lui donnent raison.

Note de la rédaction :

    Les Molière de Vitez, tels qu’ils sont mis en scène par Gwenaël Morin aux Amandiers du 5 au 30 janvier 2016, semblent poser et reposer cette question simple en apparence : qu’est-ce qui fait que le théâtre a lieu ? Le plateau complètement nu, les quelques accessoires fragiles mobilisés (chaises en plastique, bâtons, lanières de tissu, présentoir en carton à l’effigie du David de Michel-Ange) et les acteurs, minuscules sur cette gigantesque scène, laissent entendre que l’essence du théâtre réside dans bien peu de choses. Nul besoin de micros HF ou d’écrans. Le théâtre est théâtre parce qu’il est lacunaire, fait de trous qu’il ne faut pas craindre d’exhiber.

    Si une phrase devait résumer ce grand projet, ce serait sans doute : « Le théâtre travaille. » Ces trois mots d’Antoine Vitez tirés de son Essai de solitude semblent en effet avoir été pris au pied de la lettre par Gwenaël Morin : la lumière qui inonde la salle et l’absence totale d’artifices ou de décor donnent le sentiment d’un work in progress qui imprègne le plateau d’une certaine honnêteté nonchalante. Cette impression est renforcée par la présence côté jardin d’une sorte de maîtresse de cérémonie responsable du texte et de la propreté de la scène : elle rappelle le texte à tout acteur qui le demande.

   Un étrange paradoxe anime le projet des Molière de Vitez. D’un côté on devine avant même de commencer le marathon théâtral que la troupe désire avant tout partager un texte, si théâtral en lui-même qu’il pourrait presque se passer de mise en scène. Dans l’enceinte du théâtre, les textes des pièces sont imprimés en format journal et empilés sur des palettes à disposition du public, afin que ces derniers le suivent du coin de l’oeil une fois le spectacle commencé. La salle est entièrement allumée pour l’occasion. Cette mise en scène ouvertement texto-centrée conduit d’ailleurs à une dérive assez cocasse et inattendue : à intervalles réguliers, un brouhaha de pages tournées emplit la salle, au point que certains acteurs suspendent leurs répliques !

   Mais est-ce à dire que la mise en scène des Molière de Vitez  de Gwenaël Morin est transparente et fade, simple support d’un texte qui se suffirait à lui-même ? Non : d’un autre côté, la troupe de jeunes acteurs prend d’étonnantes libertés, et les éclats de rire naissent autant de la drôlerie des caractères peints par Molière que de l’audace de ceux qui les incarnent. Dans Don Juan, l’acteur jouant le rôle du paysan Pierrot débite ses répliques dans un grommelot vernaculaire incompréhensible – et si drôle ; à chaque pièce, plusieurs acteurs s’amusent à accentuer les diérèses en -ion de façon à produire un hennissement comique ; enfin, difficile de ne pas évoquer le nombre de lapsus sexuels hilarants que chaque acteur introduit dans ses répliques, immédiatement et ouvertement corrigées par la souffleuse. La troupe joue donc avec le texte, le détourne et le déforme, s’en moque parfois.

   Il reste que ce travail est parfois un peu inégal : Tartuffe fait par exemple moins rire que les autres ; d’autre part, certains moyens comiques mobilisés peuvent lasser, du fait qu’ils sont répétés à chaque spectacle. Ces points négatifs sont cependant bien vite rattrapés par l’ampleur et l’ambition du projet, et par le dynamisme de la troupe, qui déborde même la représentation des quatre pièces : les acteurs proposent des ateliers de pratique théâtrale à tous les spectateurs qui le désirent : il suffit d’inscrire son nom sur l’un des immenses panneaux installés à cette occasion dans l’enceinte du théâtre. Un projet total, donc, et animé par une triple transmission : d’un auteur essentiel, d’un processus de création, et d’une passion.

Visuels : Pierre Grosbois

Les Molière de Vitez, mis en scène par Gwenaël Morin
au Théâtre des Amandiers (Nanterre)
Du 5 janvier jusqu’au 30 janvier :

  • Le 19/01/2016 à 20:00               L’École des femmes
  • Le 20/01/2016 à 20:00               Tartuffe ou l’imposteur
  • Le 21/01/2016 à 20:00               Don Juan ou le Festin de Pierre
  • Le 22/01/2016 à 20:00               Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux
  • Le 23/01/2016 de 14:00 à 22h   Intégrale
  • Le 26/01/2016 à 20:00               L’École des femmes    
  • Le 27/01/2016 à 20:00              Tartuffe ou l’imposteur
  • Le 28/01/2016 à 20:00               Don Juan ou le Festin de Pierre    
  • Le 29/01/2016 à 20:00               Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux    
  • Le 30/01/2016 de 14:00 à 22h   Intégrale


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