« Les femmes savantes » de Molière croquées par « Les Croqueurs » [Avignon OFF]

20 juin 2017 Par
Magali Sautreuil
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« Les anciens sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant », écrivait Molière, dans « Le malade imaginaire ». Mais les générations d’hier et d’aujourd’hui, le passé et le présent, ne sont pas condamnés à s’éviter, mais peuvent aussi se rencontrer. C’est le pari de la compagnie « Les Croqueurs », qui présentera lors de la 52ème édition du Festival off d’Avignon, le premier volet de son spectacle consacré aux « Femmes savantes » de Molière.

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« Les femmes savantes » de Molière comptent parmi les classiques du théâtre français. Choisir une pièce qui a été maintes fois interprétée et mise en scène est un pari risqué. En effet, comment innover et proposer quelque chose de différent aux spectateurs ?

Afin de réussir ce défi, « Les Croqueurs » ont décidé de présenter non pas un, mais deux spectacles : une version classique, qui renoue avec les codes du théâtre de Molière tout en les revisitant, et une plus moderne, intitulée « Les savantes », qui se déroulera dans l’univers de l’entreprise et de la politique et qui sera jouée ultérieurement. La compagnie a choisi de partir en tournée, d’abord, avec le volet traditionnel de leur diptyque, afin de poser les premiers jalons de ses recherches sur l’actualisation de l’œuvre du dramaturge français.

L’enjeu majeur de cette première adaptation réside dans la retranscription des codes de l’époque. Replacer l’œuvre dans le contexte de l’époque permet au spectateur de mieux l’appréhender et la comprendre. La mise en scène, les décors, les costumes et la musique nous transportent au temps de Molière.

La scénographie est empruntée au théâtre itinérant de l’époque de l’auteur. Elle consiste en une simple estrade en bois, posée sur des tréteaux. Mais, à la différence du dispositif originel, elle est pourvue d’un escalier central, qui symbolise l’élévation à laquelle aspirent « savantes ».

D’ailleurs, au sommet de cet escalier, de part et d’autre de l’estrade, se dressent deux étagères remplies de beaux livres à la reliure de cuir. Ces ouvrages ne servent pas uniquement à s’instruire… Une fois empilés, ils deviennent des meubles à part entière et sont utilisés tantôt comme chaises, tantôt comme marchepieds ou encore comme podiums. Cela démontre assez bien la vacuité du savoir de « nos savantes » et des « pédants » qu’elles reçoivent en grande pompe.

Paradoxalement, plus elles se prétendent instruites, plus elles paraissent superficielles : elles sont bien plus apprêtées que les gens plus terre-à-terre qu’elles méprisent et emploient un langage artificiel, maniéré au possible.

Autre rupture avec les codes du théâtre du XVIIème siècle, les dialogues ne sont pas face au public, mais joués de manière plus libres, hormis quelques apartés.

Les masques, accessoires omniprésents dans les pièces de l’époque, sont ici réservés aux domestiques masculins. Ce sont des signes de leur soumission : ils obéissent aveuglément et docilement à leur maîtresse, tentent de lui faire plaisir, même s’ils ne comprennent rien à son étrange « soif » de savoir.

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Seule Martine, la fidèle servante de Chrysale, le père de famille, n’en porte pas. Peut-être est-ce parce qu’elle est la seule à se rebeller contre la « folie » de Madame et à avoir conservé son libre-arbitre, ce qui lui vaut le courroux de cette dernière. Signe de l’absurdité qui règne dans le foyer, lorsque Martine est congédiée par sa maîtresse Philaminte et sa belle-sœur Bélise à cause… d’un solécisme, elle essaie de leur faire entendre raison en livrant une ultime bataille contre la règle grammaticale, armée d’une simple casserole. Ce duel incongru fait écho au combat de plume de deux coqs pédants : le fossoyeur des textes anciens, Trissotin, et son rival qui manie le grec, Vadius.

L’interprétation du personnage de Trissotin est ici particulièrement intéressant : contrairement à de nombreuses versions, il ne se contente pas de réciter ses vers, il les chante, bombant fièrement le torse comme un coq dans un poulailler. Il faut dire que « nos jeunes savantes » tombent en pamoison à chaque mot qu’il prononce, sans raison apparente.

Henriette, la sœur cadette d’Armande, semble échapper à l’étrange attraction qu’exerce Trissotin sur les femmes de sa famille. Elle n’aspire qu’à des plaisirs terrestres et ne désire rien d’autre que d’épouser Clitandre, un homme de bon. Perchée en haut de son échelle, elle écoute, dubitative et impassible, Trissotin débiter ses sornettes et regarde, circonspecte, l’attitude risible des femmes de sa famille. Le jeu outrancier de ces dernières révèle bien le ridicule de la situation.

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Philaminte, la maîtresse de maison, apparaît d’autant plus cinglante et terrible, que son mari, malgré son grand âge, a des airs de petit garçon. Même lorsque ce dernier souhaite enfin assumer le rôle de chef de famille, on a l’impression d’assister à un caprice d’enfant. Julie Mori incarne une Bélise totalement survoltée et déjantée, qui, d’après ses frères, Chrysale et Ariste, sombre chaque jour davantage dans la folie.

Pour accompagner cette joyeuse compagnie, la musique reprend les codes du baroque. Clavecins et tambourins retranscrivent l’esprit de l’époque. Paradoxalement, « Les femmes savantes » est une des rares pièces de Molière où la musique est absente, suite à la scission entre le dramaturge et le compositeur Lully.

« Les Croqueurs » se sont entièrement appropriés la pièce de Molière, qu’ils campent à merveille ! Les acteurs sont dynamiques et investis dans leur rôle. Toute la compagnie est mobilisée pour que le spectateur passe un moment inoubliable et n’hésite pas à taquiner le public avant le lever du rideau ! Si vous avez l’occasion de vous rendre à Avignon pendant le festival, nous vous conseillons fortement ce spectacle !

Informations techniques et pratiques :

Titre : « Les femmes savantes »

Genre : Théâtre classique – Comédie

Auteur : Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

Metteur en scène : Loïc Fieffé

Compositeur : Lionel Losada

Création des costumes : Céline Curutchet

Création et réalisation des décors : Adrien Giros et Yohan Chemmoul Barthélémy

Illustration : Amélie Carpentier

Distribution : Marie Giros dans le rôle d’Armande, Agathe Boudrières dans celui d’Henriette, Julie Mori dans celui de Bélise, Aurélie Noblesse dans celui de Philaminte, Sandrine Moaligou dans celui de Martine, Geoffroy Guerrier dans celui de Chrysale, Nicolas Torrens dans celui d’Ariste, Jean-Romain Krynen dans celui de Clitandre, Charly Labourier dans celui de monsieur Trissotin et Lionel Losada dans celui de Vadius, de Julien et du notaire

Durée : 1h45

Lieu, dates et horaire : 52ème édition du Festival off d’Avignon, du 6 au 26 juillet 2017, au Gymnase du Collège de la Salle, à 16h45

Visuels : « Les Croqueurs »