« Le joueur d’échecs » de Salzet au Lucernaire

25 février 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

André Salzet se saisit de la nouvelle de Zweig dans un seul en scène exigeant et périlleux où sont interrogées les modalités des résistances intimes et de l’abandon de soi..

Note de la rédaction :

Le 29 septembre 1941, Zweig écrit à son ex-femme: « J’ai commencé une petite nouvelle sur les échecs, inspirée par un manuel que j’ai acheté pour meubler ma solitude, et je rejoue quotidiennement les parties des grands maîtres ». Il est alors au Brésil avec sa seconde femme, celle-ci avec qui il va se suicider le 22 février 1942. Le joueur d’échecs sera sa dernière nouvelle. Elle ne sera publiée qu’après sa mort.

Un narrateur assiste lors d’un voyage en transatlantique à la rencontre de Czentovic et de Monsieur B. Il nous raconte : Czentovic fut un orphelin élevé par le curé du village. Jeune il est un garçon taciturne qui ne parvient pas à apprendre ce qu’on lui enseigne. Un soir, on lui propose pour le moquer d’achever une partie d’échecs. Il accepte et, surprise, bat son adversaire. Il est alors instruit au jeu par les meilleurs professeurs et devient champion du monde sans se départir de son caractère froid et rustre. André Salzet est le narrateur et nous empoigne. Il est aussi un Czentovic convaincant.
Monsieur B, l’inconnu fut notaire en Autriche. Il dissimule longtemps de fortes sommes aux nazis et finit par être emprisonné. Sans aucun contact avec le monde extérieur, il est soumis aux interrogatoires de la Gestapo. Un jour, alors qu’il attend son interrogatoire il aperçoit, dans une veste pendue à une patère, un livre. Il s’en empare espérant enfin vaincre par la lecture la solitude et la folie qui le guette. Par malheur c’est une méthode d’échec. Sans échiquier ni pièces, il parvient toutefois avec des morceaux de mie de pain à se familiariser avec les finesses du jeu. Après quelques mois, l’attrait des 150 parties du livre disparaît. Il doit essayer autre chose : jouer des parties contre lui-même, avec comme principale difficulté de parvenir à faire abstraction des tactiques envisagées de part et d’autre de son échiquier virtuel. Il s’entraîne à plonger dans une sorte de clivage. Il y parvient mais l’expérience tourne mal, son esprit dédoublé perd pied. Il ne parvient plus à se penser. Il perd connaissance. Il se réveille dans un hôpital où un docteur, compatissant, parvient à le faire libérer. Salzet est génial dans cette proposition de ce personnage enthousiaste avant d’être déçu puis déclinant par son dédoublement volontaire dans la folie. La scène de l’égarement est remarquable.

Extrait : Comment s’imaginer un homme doué d’intelligence, qui puisse, sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule: acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette !

À bord du navire, les deux hommes s’affrontent. Une première partie et Czentovic capitule. Monsieur B ne résiste pas à la tentation d’une deuxième partie et là, il perd pied à nouveau et se retire piteux et confus. – Dommage, dit Czentovic, magnanime. L’offensive n’allait pas si mal. Pour un dilettante, ce monsieur est en fait remarquablement doué. Dommage ! Rideau ! Tonnerre applaudissements.

Là où Czentovic s’est retiré sur lui-même pour nourrir son talent, Mr B s’hasarde au dédoublement. Mr B n’est certainement pas un dilettante. André Salzet habile, parvient à nous faire vivre la chute de Monsieur B emporté par sa blessure psychique et à nous montrer Czentovic tel qu’en lui même. Il réussit avec élégance, humilité et générosité à rendre hommage au texte et à Zweig lui-même. Son talent au service des deux personnages ouvre la question : Zweig est il Czentovic lorsqu’il s’expatrie pour préserver son talent. Est-il monsieur B lorsqu’il se clive en crypto-viennois émigré au brésil. Est-il les deux lorsqu’il fait le choix du suicide?

Auteur : Stefan Zweig
Artistes : André Salzet
Metteur en scène : Yves Kerboul


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