[Critique] Le garçon du dernier rang de Juan Mayorga, mis en scène par Paul Desveaux au Dieppe Scène Nationale

1 avril 2016 Par Elie Petit | 0 commentaires

Dans le cadre du festival Terres de Parole, Paul Desveaux présentait Le garçon du dernier rang de Juan Mayorga au Dieppe Scène Nationale. Progression, disposition et compartiments sont les maîtres-mots de cette pièce réussie sur l’adolescence, la littérature et bien d’autres thèmes encore.

André (Nicolas Rossier) est un professeur de français au lycée, résigné par la médiocrité des copies de ses élèves. Dans la livraison du soir, une d’entre elle sort sort néanmoins du lot, celle de Tom (Martin Karmann). Elle le surprend par son style et surtout par son récit, celui de la vie quotidienne d’une famille de la classe moyenne, où l’on découvre Esther (Alexandra Tiedemann), Rapha père (Frédéric Landernberg) et Rapha fils (Raphaël Vachoux). Tom est en classe avec ce dernier et se rend souvent chez lui pour travailler les mathématiques et la philosophie. Avide d’en savoir plus, le professeur en demande encore à l’élève et la plongée dans ce voyeurisme littéraire démarre, poursuivi jusque dans des extrémités que chacun viendra à questionner.

La pièce de Juan Moyorga, adapté en 2012 par François Ozon, sous le titre de Dans la maison, est excellente, multi-thématique. Elle joint à la progression dramatique une série de questionnements contemporains : L’école d’aujourd’hui, la classe moyenne d’aujourd’hui, l’art d’aujourd’hui, la relation professeur-élève. Et surtout, l’adolescence.

Inspiré par Ken Park de Larry Klark et Paranoid Park de Gus Van Sant, Desveaux s’appuie, avant même l’entrée des acteurs sur des vidéos anciennes et modernes, en noir et blanc. Plus tard voleront des chiffres, ou des signes. La bande sonore fait apparaître par moments Kalkbrenner, par moments Coltrane. Tout est très bien pensé, naturel tout en gardant de la surprise.

Au centre de la mise en scène et de la scénographie de Desveaux, le compartimentage et la fusion des espaces. C’est la solution trouvée pour permettre au public de suivre cette correspondance qui n’en est pas une et cette famille, à travers ses murs, à travers les mots de Tom, lus par André, son professeur devenu maître. Il le forme et rejoue à travers lui ce qu’il aurait voulu devenir à la sortie de l’adolescence. On ne saura jamais quoi exactement mais autre chose, c’est certain.

C’est aussi le questionnement sur la littérature qui est au centre. Pour qui écrit-on ? Qui est ici à la commande ? Qui manipule qui? Qui accepte d’être manipulé, complice, pour être poussé plus loin, dupé par ses propres mots ? Tel un accro qui deale et son dealer accro. Jusqu’où la littérature ? Jusqu’où l’autofiction ? Ce théâtre parvient à transmettre ces interrogations, mais aussi le rireet l’inquiétude.

Les dialogues sont drôles, l’espace se déploie, les questions se résolvent. Pourquoi André est-il assis sur un fauteuil dont les pieds avant sont des livres. Pourquoi cette pelouse? Le voyeurisme d’André, fasciné tant par l’experience que par le défi littéraire projette le spectateur de part et d’autre de la scène, dans la maison familiale.

Les personnages sont justes et s’intègrent parfaitement des choix de mises en scènes, dans chacun des espaces. Le ton de Tom a peut-être paru trop déclamé. Mais cela marche. Quand on connait à l’avance l’attrait de Desveaux pour le cinéma, pour son travail de cadrage, on y est. Dans une scène de film, à chaque instant. Comme une préfiguration du théâtre immersif. 

Le public de Dieppe est attentif et amusé. Beaucoup de jeunes assistent à cette pièce créée en Suisse en résidence au Théâtre des Osses par Desveaux qui vient de la région. Une pièce très réussie, haletante, qui l’on espère jouera à Paris. 1h45, transportés au travers de cette relation, de ces murs et de ces mots.


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