La Mûlatresse Solitude, une figure de révoltée

11 mai 2017 Par
Bénédicte Gattère
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La Mûlatresse Solitude jouée à la Grande Halle de La Villette est un tour de force à la fois poétique et politique. Cette pièce propose de faire revivre le temps de la représentation une grande figure de l’histoire de la Guadeloupe : cette dénommée Solitude, fille d’esclave.

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Solitude, fille de Bayangumay, déportée d’Afrique, est une figure de l’histoire de la Guadeloupe et des révoltes de 1802 mais pas seulement : elle est devenue l’une des représentantes majeures de la lutte contre l’esclavage. Sa vie a été retracée dans l’oeuvre co-écrite par l’écrivain André et son épouse, l’écrivaine guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart. Seulement, le roman publié en 1972 n’a pas obtenu le succès escompté. Depuis, la figure de Solitude a cependant obtenu une reconnaissance, relativement récente, et on la connaît mieux.

Forte de cela, la metteuse en scène Fani Carenco réactualise le roman des Schwarz-Bart et lui donne une seconde vie grâce au théâtre. Le parti pris de la mise en scène marque par sa radicalité. En effet, Fani Carenco ne choisit pas le mode de la narration mais plutôt celui de l’évocation brute. Elle retranscrit ainsi l’énergie viscérale d’une femme habitée par l’esprit de liberté. Ce ne sont donc pas les étapes de la vie de Solitude qui se déroulent sous les yeux du public, façon biopic, mais c’est un texte à la fois métaphorique et chargé d’Histoire qui va être énoncé par trois personnages, se relayant sans cesse : le colonisateur – peut-être Napoléon ou le général Richepance qui mata la rébellion de 1802, la pièce ne le dit pas –, la mère, et l’héroïne elle-même.

Alternant les parties dansées et chantées entre Solitude et sa mère et les moments de harangue de la fille, la pièce transcende l’histoire de ces femmes réduites en esclavage pour nous parler de liberté, d’espoir fou et d’humanité, à tous, et au-delà des époques. C’est là certainement le tour de force de « La Mûlatresse, Solitude ». La mise en espace contribue fortement à créer ce sentiment d’intemporalité : l’histoire peut tout aussi bien se passer dans les fonds de cale d’un navire négrier, dans une décharge actuelle ou bien dans une dystopie tyrannique où chacun doit lutter pour préserver sa dignité. Les effets de lumière sont tranchés et donnent à la pièce une atmosphère sombre, puissante.

Autre particularité de l’adaptation théâtrale, fidèle au roman cette fois : le personnage de Bayangumay, la mère a une importance quasiment aussi grande que celle de Solitude. Elle est celle qui jusqu’au bout, évoque les racines magiques de l’Afrique, du royaume égyptien aux contes enfouis. Elle est le contrepoint de sa fille, totalement vouée à sa cause, tournée vers un avenir qui va pourtant être celui d’une terrible défaite car la communauté de résistants marrons cachés dans les forêts de la Soufrière fera l’objet d’une répression sans pitié, ordonnée par le jeune Bonaparte. Solitude vaincue, il reste les mots et la voix, déroutante, enfantine et charmeuse de sa mère qui raconte un passé lumineux, amené à survivre à travers le fils duquel accouchera Solitude. Cet enfant qui n’aurait jamais dû voir le jour est destiné à porter « la formidable luminosité des êtres en résistance ». Cette formulation pourrait d’ailleurs parfaitement décrire l’empreinte que laisse la pièce au-delà du temps de la représentation : le sentiment d’une incandescence salvatrice bien que l’histoire de Solitude s’inscrive dans celle des vaincus de l’Histoire.