« La Mouette » au Théâtre de l’Odéon : Ostermeier, ce drôle d’oiseau

21 mai 2016 Par Simon Gerard | 0 commentaires

Thomas Ostermeier est un filou. Une force agréable et tranquille se dégage de ses mises en scènes simples, intelligentes, parfois insolentes – mais jamais prétentieuses. Avec La Mouette, c’est presque un manifeste que le metteur en scène allemand propose : celui d’un théâtre du milieu, divertissant et social, qui ne relèverait ni d’une avant-garde pompeuse, ni d’un classicisme peureux. 

Note de la rédaction :

            On imagine la jubilation avec laquelle Thomas Ostermeier a pu mettre en scène le premier acte de La Mouette, dans lequel le jeune Konstantin fait jouer devant ses proches le début d’une pièce-concept de revendication symboliste. La mère de Konstantin – sorte de Sarah Bernhardt russe dont la vision du théâtre est ouvertement conservatrice – le ridiculise et fait avorter la représentation. Ostermeier profite de cette mise en abyme pour y rassembler les clichés de tout ce que le théâtre actuel peut faire de plus prétentieux, ésotérique et ridicule. Une bonne partie des artistes avec lesquels le metteur en scène allemand partage les programmations théâtrales européennes en prennent pour leur grade : Angelica Liddell, Romeo Castellucci, Rodrigo Garcia, Krzysztof Warlikowski… Tous les tics de ces metteurs en scène fusionnent dans le creuset d’une pièce sans queue ni tête – et hilarante.

            En souffletant gentiment le paysage théâtral européen actuel, Ostermeier veut rappeler que le théâtre n’est avant toute chose que le théâtre. Le directeur de la Schaubühne ne veut ni proposer à son spectateur une expérience métaphysique et spirituelle hors du commun, ni vouer un culte à de grands textes enfermés hermétiquement sous une cloche de verre poussiéreuse. L’opposition entre ces deux modes d’existence du théâtre, incarnées sur le plateau par Konstantin et sa mère, trouve son humble résolution dans la mise en scène d’Ostermeier. Celle-ci est réaliste et moderne : le proscenium est occupé par un ponton de bois évoquant le lac au bord duquel l’intrigue se déroule. La scène est nue, les murs gris. Ce qui est nécessaire à la pièce est présent sur le plateau ; Ostermeier balaie le reste. Comme dans une mise en scène de Brecht, tout objet présent sur scène est réel, dans la mesure où il existe pour servir, et ne sert pas seulement à exister.

            Dans cette même optique, la magnifique fresque peinte – puis détruite – en direct par Katharina Ziemke ne doit pas uniquement être considérée comme un moyen scénique purement décoratif. Cette “performance dans la pièce“ possède en effet une forte symbolique sociale : pendant que la petite bourgeoisie tchekhovienne s’aime et se tue et pendant que les artistes se chamaillent autour de concepts, l’artisane en combinaison croule sous la montagne (de travail ?) qu’elle peint scrupuleusement.  On comprend mieux Ostermeier dans sa décision de projeter avant le spectacle une citation de Tchekhov évoquant l’enfer des bagnards dans l’île de Sakhaline, visitée quelques années avant la rédaction de La Mouette. De même, le préambule de la pièce adressé directement au public par Cédric Eeckhout (qui incarne l’instituteur Medvédenko) rappelle que le théâtre ne résoudra pas la crise syrienne. Ostermeier prend un certain plaisir à piquer légèrement son spectateur, et le confronter à un sens civique dont il s’est dévêtu en entrant au théâtre. Dans sa version de L’Ennemi du peuple d’Ibsen, il avait abattu temporairement le quatrième mur pour confronter le public à un prosélytisme dont il était victime. En somme, le théâtre de Thomas Ostermeier divertit, et montre avec cynisme et civisme qu’il ne pourra rien faire d’autre.

Photos © Arno Declair


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