« La Mer » d’Edward Bond à la Comédie Française

8 mars 2016 Par David Rofé-Sarfati | 1 commentaire

Edward Bond entre au répertoire* de La Comédie Française de son vivant. Alain Françon qui connait bien l’auteur gagne ce pari.

Tout commence par un naufrage. Colin jeune homme admiré de tous est porté disparu. Willy, son ami, a survécu, cependant que Hatch, le marchand de tissus et garde-côtes a refusé de lui venir en aide. Hatch a refusé de le croire en danger, car il a une autre foi. Il croit aux envahisseurs de l’espace. Il croit à la fin de monde et prêche secrètement ses théories complotistes et millénaristes auprès du prolétariat local et notamment Hollarcut. Le texte de Bond de 1973 se plante dans l’actuel.

Willy découvre les figures locales. Madame Rafi mène toute la ville et en particulier son gynécée à la baguette. L’éblouissante Cécile Brune qui fut une si grande Bernarda Alba reprend ici un emploi assez proche. Elle nous guidera tout au long de l’intrigue, sa voix restera le timbre de la pièce. Prés de Madame Rafi, Jessica et Miss Price. Evens, fabuleux et mesuré Laurent Stocker est un vieil ermite nihiliste vivant dans une cabane sur la plage. Et puis il y a Rose. Willy rencontre Rose, la fiancée de son ami disparu Colin, lors d’une répétition du spectacle amateur sur Orphée que monte Madame Rafi avec les dames de la bourgeoisie locale.

Le récit enchâssé de la répétition d’Orphée nous donne les clés de la pièce. Chez Bond, les personnes circulent dans un monde bipolarisé où sont déniées la sexualité, la pulsion, la différenciation des sexes et la mort. Le romantisme d’Orphée est moqué. L’animalité des rapports entre les sexes est escamotée. Le motif des chiens illustre ce propos. Le chien Roger du pasteur est en fait une chienne et Miss Price (Coraly Zahonero, hilarante) s’ébroue comme un chien devant nous ridicule de décharger ici de façon opportuniste son trop-plein de pulsion. Coraly Zahonero soutient l’esprit du texte lorsqu’elle joue l’enfantine et intempestive irruption du sexuel.

Lorsque Madame Rafi gardienne de l’ordre apprend que Hatch a refusé d’aider les naufragés, elle annule une commande de tissu le poussant à la ruine. Hatch décompense dans une scène de paranoïa mémorable. Il découpe en pièces sa précieuse marchandise, ses propres vêtements, agresse Madame Rafi, découvre en fuyant le cadavre de Colin rejeté par la mer et le prenant pour celui de Willy le poignarde sauvagement. Hervé Pierre (magicien de la grande magie de Eduardo De Filippo, Bois d’Enghien du fil à la patte de Jerome Deschamps) livre ici une scène magnifique et décisive. Il répond au chien de Miss Price avec sa pulsion à lui. Hatch qu’on a compris foncièrement gentil vit ce que nous appellerions aujourd’hui un burn-out car son aménagement par le délire cosmique ne suffit plus;  à distance on devine le hors champ dans son fournisseur, dans l’empire commercial britannique et dans la finance internationale.
Pour disperser les cendres du noyé, Madame Rafi organise une cérémonie au sommet d’une falaise mais la situation lui échappe totalement : Jessica, sa dame de compagnie (interprétée par Elsa Lepoivre, la Phèdre du Français très drôle et manifestement habile dans tous les emplois) lui vole la vedette tandis que Hatch, qui a retrouvé ses esprits et ses vêtements perturbe la cérémonie en découvrant que Willy n’est pas mort.

Le titre original de la pièce est « The sea, a comedy ». La mer de Françon colle à une comédie drôle et cruelle. Les scènes de la fureur d’Hatch, de la répétition amateur d’Orphee ou de la dispersion des cendres à la Big Lebowsky sont très drôles.

Bond croit à l’innocence pervertie puis perdue par le politique et le social. Dans un monde au bord de la fragmentation, chaque personnage de La Mer joue son rôle social en gendarmant ses désirs et sa pulsion. C’est la censure de cette pulsion étayée par une culpabilité qui est selon Bond un élément exogène à l’individu et héritée de la société qui déclenche la violence, sexuelle, sociale, politique et même cosmique. Willy observe la sexualité déniée qui affleure sans cesse, il perçoit les faux semblants, refuse de participer à la danse sociale. Il est un « innocent bondien ». Sur l’autre versant Madame Rafi veille à l’ordre et aux conventions. Elle sera pourtant pour Willy cet Autre bienveillant. Willy réussira à faire ce que Colin, objet social admiré de tous n’aura pas su accomplir. Il saura être lui-même plutôt que quelqu’un.

On retrouve dans La Mer les éléments de la pensée de Bond. La société est construite sur les lois de la nature. Dans la scénographie réussie de Jacques Gabel la mer est toujours présente tout au long de la pièce, une mer qui aura tué Colin, mais aura recraché Willy, tel Eurydice de l’enfer.
La pièce pose ce que Bond nomme la géométrie de la réalité, une sorte de structure mentalisée commune et construite par l’homme pour dire son rapport au monde en tant qu’il est un homme et pour être un homme. Cette réalité est élaborée dans trois cerveaux, celui des comédiens, celui des spectateurs et celui de l’esprit du texte métaphorisé par le parquet en bois de la scène. L’invisible apparait selon lui par la rencontre de ces trois cerveaux.
Au titre de cette géométrie, Hamlet de Shakespeare est une victime passive de ce qui advient autour de lui tandis que Dom Juan de Molière sait s’affranchir de l’autorité et préserver jalousement son intentionnalité. Willy, double contingent de Colin aura réussi à être Dom Juan avec le coup de pouce de l’autorité incarnée par Madame Rafi. Bond est ainsi plus molièrien que shakespearien sans renoncer à aucun des deux héritages. Chez Bond l’homme est un animal théâtral et le théâtre est le lieu de l’émergence de l’invisible. Il donne tort à Freud en considérant que l’enfant de l’homme nait bon avant d’être perverti par la société et son injustice. Toutefois, on retrouve chez lui le concept freudien de l’autre scène, scène de l’inconscient et on pense aussi à la phrase de Lacan: le théâtre présentifie l’inconscient.

La Mer de Françon célèbre tout cela et ne nous laisse pas en reste de réflexions. Au dénouement, Madame Rafi lasse de l’autorité qu’elle se doit de personnifier convainc Willy et Rose de partir faire leur vie ensemble loin de cette ville délétère, Hollarcut se dégage du discours sociétal et revendique son droit à la dignité. Evens tel Diogène expose sombre, mais optimiste sa vision du futur.

Willy part laissant sa dernière phrase inachevée. To be continued la question bondienne : que veut dire être un humain?

Crédit Photos Programme Affiche

*(A la Comédie Française « l’entrée au répertoire » ne concerne que la Salle Richelieu. En 2013 a été créé au Studio-Théâtre « Existence » d’Edward Bond mise en scène Christian Benedetti).

Mise en scène : Alain Françon
Scénographie : Jacques Gabel
Costumes : Renato Bianchi
Lumières : Joël Hourbeigt
Musique originale : Marie-Jeanne Séréro
Son : Léonard Françon
Dramaturgie et assistant à la mise en scène : David Tuaillon

Distribution
Cécile Brune : Louise Rafi
Éric Génovèse : Le Pasteur
Coraly Zahonero : Mafanwy Price
Céline Samie : Rachel
Laurent Stocker : Evens
Elsa Lepoivre : Jessica Tilehouse
Serge Bagdassarian : Carter
Hervé Pierre : Hatch
Pierre Louis-Calixte : Thompson
Stéphane Varupenne : Hollarcut
Jérémy Lopez : Willy Carson
Adeline d’Hermy : Rose Jones
Jennifer Decker : Jilly


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