« La jeune fille et la mort » : les victimes d’hier seront les bourreaux de demain !

3 mars 2017 Par
Magali Sautreuil
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Jusqu’au 19 mars prochain se joue un terrible huis-clos au théâtre de la manufacture des Abbesses, à Paris. « La jeune fille et la mort » est en effet une pièce qui interroge votre capacité à rester humain dans une Amérique latine post-dictature. Du statut de victime à celui de bourreau, la frontière est ténue, de même que celle qui sépare la tyrannie de la démocratie. Après avoir souffert mille morts, saurez-vous résister à l’appel de la vengeance ou la loi du talion sera-t-elle la plus forte?

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Après avoir vécu de nombreuses années sous un régime dictatorial, le retour à la démocratie est loin d’être aisé. Hantés par les fantômes de leur passé, ceux qui ont survécu se méfient de tout et de tout le monde. Bourreaux et victimes doivent désormais cohabiter pacifiquement, mais le peuvent-ils seulement ?

La question se pose un soir, dans une petite villa isolée en bord de mer. L’orage fait rage et Paolina Solas Escobar se ronge les sangs en attendant le retour de son mari. Cette ancienne militante, séquestrée, torturée et violée par les partisans de la dictature, vit depuis sa libération telle une écorchée, repliée sur elle-même. 15 longues années se sont écoulées depuis cette époque, 15 longues années qui l’ont entraînée vers la folie, 15 longues années pendant lesquelles elle s’est repliée sur elle-même, refusant tout contact physique avec l’extérieur et les gens, y compris avec son mari, Gerardo Escobar.

Maître Gerardo Escobar est un avocat promis à une belle carrière. Il vient d’être nommé responsable de la commission d’enquête présidentielle sur les crimes commis contre les droits de l’Homme durant le précédent régime. Mais, on ne fouille pas impunément dans les plaies du passé. Certaines personnes ne voient pas d’un bon œil l’instauration de cette commission et la loi d’amnistie qui l’accompagne. Les victimes d’hier ne peuvent pas toutes pardonner à leurs bourreaux ce qu’ils leur ont fait et pourraient bien se faire justice eux-mêmes. Il en est ainsi de sa femme, Paulina Escobar. Son désir de vengeance provoquera-t-il la perte de son mari ? Anéantira-t-il tout le processus de retour à la démocratie qu’il essaie de mettre en place ?

Depuis 15 ans, Paulina avait réussi à se maîtriser. Depuis 15 ans, elle n’avait rien fait. Elle était restée passive, spectatrice de sa « putain de vie ». Mais ce soir d’orage va réveiller en elle «la bête». Celui qu’elle croit reconnaître comme son bourreau est enfin à sa portée : son tortionnaire, le docteur fou, celui qui prenait plaisir à la faire souffrir tout en écoutant la musique triste et suave de Franz Schubert. Ce docteur, c’est Roberto Miranda, un pauvre diable venu en aide à Gerardo Escobar qui avait crevé sur le chemin du retour et qui est désormais la cible de la folie meurtrière de Paulina. Après avoir survécu à la dictature, Paulina sèmera-t-elle la mort autour d’elle ? Provoquera-t-elle la destruction de son couple ?

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Paulina Escobar et son bourreau, Roberto Miranda

La tension qui règne entre ces trois personnes est d’autant plus intense que chacun d’entre eux reste campé sur ses positions. Ils sont enfermés dans leur propre schéma mental et ne parviennent pas à s’en extraire. Gerardo incarne la nouvelle démocratie : il se doit donc d’être irréprochable. Tout l’inverse de Roberto Miranda ! Lui, il a tellement de « casseroles » qu’il a préféré tout oublier pour prendre un nouveau départ. Mais c’était sans compter sur Paulina. En tant que victime, elle ne peut pas elle, tout oublier, et entend bien lui faire payer. Elle est certes en vie, mais n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle est en quelque sorte une « morte-vivante ».

La proximité de la scène place le spectateur au cœur de ce huis-clos. Le drame qui se joue sous leurs yeux est si criant de vérité que l’on en oublie qu’il s’agit d’une pièce. Le jeu des acteurs est remarquable. France Renard sombre inlassablement vers la folie, sans jamais surjouer, tandis que Luc Baboulène, impuissant, cherche néanmoins à la sauver, et que Philippe Pierrard craint pour sa vie. Leurs réactions sont tout simplement humaines, ce qui nous permet de nous identifier à eux. On en vient même à se demander ce que nous aurions fait dans leur situation.

Le spectateur n’a aucun mal à comprendre ce qui se passe. Même si l’action se concentre dans le salon de la résidence Escobar, les effets sonores et l’éclairage lui permettent de facilement visualiser les abords de la maison et de saisir le contexte historique dans lequel prend place ce drame.

Dans « La jeune fille et la mort », il est en effet question de dictature, de torture, de viol, de la relation des victimes à leurs bourreaux et vice-versa, mais aussi de démocratie et de justice. Ces thèmes sont lourds et difficilement abordables. Cette pièce parvient pourtant à les évoquer sans jamais tomber dans le pathos, pudiquement, mais avec véracité.

Caractéristiques :

Titre : « La jeune fille et la mort »

Genre : Théâtre contemporain / Drame psychologique

Scénario : Ariel Dorfman

Mise en scène : Massimiliano Verardi

Régie, lumière et son : Philippe Piazza et Philippe Legendre

Décor : Florence Aillerie

Production : Les Théâtr’Ailes / La Nuova Barraca

Distribution : Fabrice Drouelle (voix), France Renard (Paulina Solas Escobar), Luc Baboulène (Maître Gerardo Escobar) et Philippe Pierrard (Docteur Roberto Miranda)

Durée : 90 minutes

Dates et horaires des représentations : du 22 février au 19 mars 2017, du mercredi au samedi à 21h et le dimanche à 17h

Tarif : 24 € ou 13 € en tarif réduit