La déplacée ou la vie à la campagne de Bernard Bloch au Théâtre du Soleil

6 mai 2016 Par David Rofé-Sarfati | 2 commentaires

Le Théâtre du Soleil accueille la mise en scène de Bernard Bloch d’une pièce totalement méconnue de Heiner Müller, tragédie corrosive interdite le jour de sa création à Berlin en 1961.

La pièce de Heiner Müller raconte le ratage de l’aventure d’un socialisme qui se promettait d’émanciper les peuples. La révolution d’octobre 1917 en Russie, il y a quasiment cent ans, avait suscité tant d’espoirs. Écrite à la fin des années 50, la pièce de Müller constate dans un travail d’inventaire qu’elle considère incontournable, les écueils qu’il faudrait éviter pour aboutir à cette utopie, une émancipation des peuples qui semble bien loin aujourd’hui. La pièce fut interdite dés la première représentation. Le metteur en scène fut déporté et l’auteur Heiner Müller échappa à la prison grâce à l’autocritique qu’il rédigea,
L’histoire: au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la RDA est sous occupation soviétique. Près du tiers des Allemands de l’Est sont des réfugiés chassés de Prusse Orientale par l’Armée Rouge : on les appelle des personnes déplacées. Les Junkers, propriétaires terriens prussiens ont fui à l’Ouest. Leurs terres sont redistribuées en parcelles de 5 hectares dès 1945 à leurs anciens journaliers.  Mais il est impossible de vivre décemment avec seulement cinq hectares. L’État planifie, l’époque est aussi à la mécanisation agricole, une collectivisation forcée des moyens de production qui provoquera une résistance violente.

« On ne touche pas impunément à la propriété privée de la terre… » explique l’argument de la pièce.

Qui est ce on là? Personne sauf ce que chaque citoyen, chaque individu introjecte du monde, un mélange de son environnement social et de cette instance autoritaire qui lui est indispensable et qu’il place au dessus de sa tête faite de son pays, son gouvernement et des lois et règlements qu’il charge de le protéger. C’est donc à l’actuel que nous renvoient ces paysans désirant croire, comme des enfants, à la puissance de ceux qui les gouvernent tout en dénonçant les abus. Notre actuel de la montée des peurs, de la montée corollaire des extrêmes, de la demande pathétique et dangereuse de certains de nos contemporains pour un régime fort, pour un on solide.
C’est autour de ce « on » que la pièce est un régal psychosociologique, car ce on est le système qui décide et va connaitre tous les avatars, toutes les déformations, par exemple le motif comique (la pièce est très drôle aussi) du bourgmestre corrompu, toutes les trahisons aussi, toutes les intrigues d’appareil et tous les mensonges.
Finalement les décisions sont prises de façon régaliennes, la persuasion est remplacée par la manipulation ou  la menace et pendant que les paysans s’interrogent sur l’avantage de substituer un avenir radieux à un présent comblé, le système ne se soucie ni de l’un ni de l’autre, ni d’envisager de construire une société où les deux seraient possibles ensemble.
Ce on hors champ de la pièce, est l’endroit de cette redoutable compulsion de ces gens à croire. Lorsque l’état semble s’être retiré, Heiner Muller malicieux convoque l’occulte; isolés les paysans s’en remettront au ciel et un tirage au sort sera organisé.
Le texte est fort et la mise en scène appuie le trait. Neuf chaises et des va et vient énergiques entre elles. Neuf jeunes acteurs talentueux interprètent vingt-cinq personnages (dont un cheval et un chien). Les rôles semblent interchangeables ce qui assoit la figure allégorique de ce microcosme agricole et qui donne  au récitatif toute sa place et sa force.
Que cette pièce soit jouée chez Ariane Mnouchkine pourrait tromper le spectateur. Il ne s’agit pas de nostalgie ou d’un baroud d’honneur d’une pensée sur laquelle s’est rabattu depuis longtemps ses échecs et ses dévoiements. Ce texte puissant nous parle depuis aujourd’hui, Freud a gagné sur Marx, l’émancipation est celle du sujet, pas celle du peuple. La pièce de Müller cherche à savoir : mais pourquoi donc ce besoin compulsif et émouvant de l’homme pour un grand Autre en qui croire toujours et à dégommer parfois.

Et nous rions  durant 1h50 à nous poser la même question.

A noter autour de Bernard Bloch :  Fuck America les 20 et 21 mai au Théâtre Berthelot à Montreuil.

Crédit Photos ©Benoite Fanton

De Heiner Müller
Traduction Irène Bonnaud et Maurice Taszman
Mise en scène et adaptation Bernard Bloch
Assistante à la mise en scène Natascha Rudolf
Scénographie et costumes Bernard Bloch et Xavier Gruel
Lumières Xavier Gruel puis Luc Jenny
Musique Joël Simon

Avec
Djalil Boumar, Deborah Dozoul, Ferdinand Flame, Robin Francier, Carla Gondrexon, Agathe Herry, Hugo Kuchel, Juliette Parmentier, Jeanne Peylet


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COMMENTAIRES:

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  2. Ulyssien

    Plutôt curieux la programmation en mai 2016 de cette pièce d’Heiner Müller, déjà traduite depuis 2007 en français… En pleine période de remise en cause des droits sociaux et de la loi Travail ‘Valls/El-Khomry’, il y a de quoi se poser quelques questions !!

    La mise en scène insiste finalement assez peu pas sur les conflits internes de la bureaucratie, somme toute toujours d’actualité, confrontée à la réalité concrète des problèmes paysans et à son mépris du peuple.
    Le choix d’acteurs non professionnels n’est pas la seule excuse. Ils se débrouillent bien ; c’est la mise en scène qui fait le choix d’une certaine platitude, tant dans les intonations systématiquement ‘attendues’, que dans de nombreux jeux de scène caricaturaux. Elle opte pour un autre parti-pris : l’amour en république démocratique, est toujours ridicule…lourdement même.
    Autre parti-pris assez lourd, le fait d’exhiber un journal français actuel – l’Humanité – comme support de la démonstration du discours totalitaire… Quand on sait le peu de poids actuel du communisme en France, on ne peut s’empêcher de sourire…
    La pièce d’Heiner Mûller visait justement le totalitarisme dans son essence, son arrogance à s’arroger un droit légitime de représentation des intérêts du peuple, alors qu’il ne favorisait qu’une petite nomenklatura de privilégiés. Quelle est la bureaucratie actuellement qui dirige en France ? L’Union Européenne ; celle-là même qui impose aux états d’’assouplir’ toutes les ‘contraintes’ pesant sur les ‘entreprises’ – surtout les multinationales… Cette bureaucratie de technocrates grassement payés – et corrompus à la solde de lobbies – dont la seule obsession est d’affaiblir les états et de détruire toutes les garanties citoyennes acquises depuis l’après seconde guerre mondiale, et dont les gouvernements de ‘droite’ comme de ‘gauche’ sont les relais depuis les années 1970.
    Il est donc intéressant de savoir qui a pu produire cette pièce, et cette mise en scène, dans le contexte politique actuel de remise en cause systématique des droits sociaux. Et bien cette pièce a été produite par la Drac, c’est à dire directement l’administration en charge des ‘affaires culturelles’. Drac nommée par qui ? Evidemment par le même gouvernement qui s’applique depuis maintenant 4 ans (ceux d’avant faisaient certes la même chose) de trahir tous les acquis sociaux issus de la période 1945/1955. Acquis sociaux dont la majeure partie a été votée par une coalition de communistes et de gaullistes qui à l’époque était farouchement opposés à la commission européenne. Curieux non ?

    En matière de bureaucratie et de mépris institutionnel des peuples, les plus célèbres dissidents communistes passés à l’ouest nous avaient pourtant prévenus, que ce soit Soljenitsine, ou Vladimir Boukovsky qui disait à propos de l’union (soviet)européenne imposée par manipulation et propagande constante des médias : « J’ai vécu dans votre futur et ça n’a pas marché. »…

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