« La Boucherie de Job », un spectacle trop fermé

18 janvier 2016 Par Geoffrey Nabavian | 0 commentaires

Dans sa dernière pièce, le brillant Fausto Paravidino oppose libéralisme et humanité. Sans être le premier à le faire. Et sans éclairer vraiment la marche actuelle du monde, malgré des intentions généreuses, de très bons comédiens et des passages qui restent en tête.

Note de la rédaction :

La Boucherie de JobInspiré, bien entendu, par le personnage biblique, le Job de Fausto Paravidino est artisan boucher, dans la force de l’âge. Sa boutique est en faillite, il le sait, mais il espère. Il va connaître des souffrances liées à la crise. Pour convoquer certains des mécanismes de cette dernière sur scène, l’auteur de La Maladie de la Famille M. et de Gênes 01 a placé dans son texte quelques principes économiques, qui vont être énoncés périodiquement, de façon plutôt ludique.

La première partie du spectacle baigne dans une ambiance qui évoque l’Italie de manière agréable. Fausto Paravidino lui-même s’impose dans le rôle du fils, de retour des Etats-Unis, où il a suivi des cours. Et certaines scènes, comme l’adieu forcé de Job (excellent Filippo Dini) à son employé fétiche, nous accrochent.

Las, tout se gâte véritablement après l’entracte. La simplicité et l’humanité légère qui flottaient dans l’air, ainsi que le tragique qui menaçait, font place aux clivages lourds. Après un passage convaincant où Job, quasiment réduit à la nudité, récite une prière, et une petite séquence d’économie bien pensée, notre père s’enfuit de chez lui, et de l’histoire. L’employé fétiche revient, se lance sur ses pas, et entraîne le spectateur dans une quête au ton très naïf. Un manichéisme se met à se déployer – le personnage du fils perd tout intérêt – et l’aventure se conclut dans une longue scène construite façon téléfilm… Avant que le fond de l’affaire se révèle en un moment final, beau tout d’abord, puis vain. Restent aussi des choses qui ne passent pas, mais pas du tout : lorsque l’employé modèle, de retour en ville avec une petite somme, retrouve le fils de Job devenu financier, leur scène a lieu dans une fête, peuplée de gens apparemment riches. Qui observent leur échange en brandissant tous, sans exception… leurs tablettes électroniques !… Symbole lourd, très lourd.

Que retenir, en fin de compte, à la vision de la dernière scène ? Que le libéralisme n’est pas humain, et qu’on doit lui opposer l’art et la solidarité. Si ce refus a du sens, ici, il est clivant. C’est que la fable ne nous procure pas d’outils pour penser nous-mêmes : elle nous envoie un message. De façon maladroite et trop littérale. Bien dommage.

D’autant plus que cette pièce a été le résultat d’un travail ultra collectif : pendant trois ans, le Teatro Valle, à Rome, a vu passer citoyens, artistes et penseurs, venus protester, entre autres, contre la privatisation du lieu, et animés par l’envie de faire naître un nouveau modèle de gestion, une « Fondation d’Intérêt Général ». Où le théâtre resterait, dans l’absolu, « toujours ouvert ». On aimerait que ce spectacle soit, à l’heure d’aujourd’hui, encore ouvert. Son propos est généreux, sa forme pas convaincante. On souhaiterait qu’il continue à se nourrir de ses participants comme de ses publics, et qu’il donne davantage à penser. Message d’un spectateur qui croit au dialogue citoyen, tout à fait possible dans cette tribune libre, et à prendre, qu’est le théâtre.

*

La Boucherie de Job, texte et mise en scène de Fausto Paravidino. Avec Emmanuele Aita, Ippolita Baldini, Federico Brugnone, Filippo Dini, Iris Fusetti, Aram Kian, Fausto Paravidino, Barbara Ronchi, Monica Samassa. Durée : 2h30 (+ 20 minutes d’entracte). Jusqu’au 23 janvier au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers (en italien surtitré).

Visuel : © Tiziana Tomasulo


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