Koltès aux Bouffes du Nord : magistral

5 février 2016 Par Clémence Charrier | 0 commentaires

Au théâtre des Bouffes du Nord avaient lieu cette semaine les premières représentations d’une pièce de Bernard-Marie Koltès : Dans la solitude des champs de coton. Une œuvre si particulière que peu de metteurs en scène s’étaient déjà risqués à la monter. Un dialogue entre deux personnages, dealer et client, deux humains, deux animaux dont le croisement du regard engendre un dialogue qui semble à la fois hors de tout contexte, et pourtant bien ancré dans une réalité, presque absurde. Un moment de théâtre incroyable.

Note de la rédaction :

Mise en scène par Roland Auzet, la pièce est portée par deux actrices : Anne Alvaro et Audrey Bonnet. Un choix qui déconcerte au premier abord, tant on toujours imaginé les personnages masculins. Mais à peine Anne Alvaro commence-t-elle à parler, comprend-on ce choix. Sa voix, élément essentiel de la pièce, résonne dans les casques audio qui nous sont fournis, prenant tout l’espace, sans jamais trop en faire. Une voix grave, presque amusée de la situation parfois, et pourtant extrêmement prenante, donnant tout son sens à chaque mot prononcé, comme si la justesse de son interprétation décuplait la prose de Koltès, et l’envoyait se balader dans une nouvelle dimension. Dès lors qu’Audrey Bonnet, envoûtante, entre en scène, un fil se tend et se distend, liant les deux actrices, prêt à se rompre à tout moment, mais retenu par les sons de leurs deux voix, qui subliment un dialogue pourtant presque inaccessible sur le papier.

Seules sur scène, les deux actrices nous livrent une interprétation extrêmement poignante qui nous fait redécouvrir le texte de Koltès, s’approchant des mots à pas de loup ou les éraillant à coup de poignard déchiré, toujours dans une nuance qui, même lorsqu’elle est hurlée, nous fait frissonner d’un mélange de plaisir et d’effroi. Un duel, un duo, un couple, le public se perd à l’écoute de cet échange qui nous happe dans tout son paradoxe, et se retrouve dans cette humanité tellement effroyable à l’issue tragique et suspendue.

Si le jeu des actrices est pour beaucoup dans la réussite complète de la pièce, le choix de la mise en scène constitue un élément non négligeable. Ne serait-ce que par le dispositif mis en place pour le début de la représentation. Gardons le mystère à ce sujet, mais indiquons tout de même que le public y prend part, et que de son rôle, presque implicite, découle une exacerbation de signification quant au contexte d’une telle rencontre. Les casques audio au travers desquels nous vivons la pièce brouillent les contours, les limites, nous rapprochent des actrices dont nous entendons jusqu’au moindre souffle, nous éloignent d’elles par leur existence-même. La musique choisie ajoute à la tension ou au calme, renforçant toujours plus le texte et le jeu, donnant plus de pouvoir aux mots, sans jamais les détourner ou forcer leur signification. Une vraie réussite. L’ambivalence, maître mot de la pièce de Koltès comme de sa mise en scène par Auzet, se traduit également par une scénographie qui mêle intime, public, qui effacent les frontières, comme si nous pouvions intervenir, et qui, pourtant, semble nous rendre cette confrontation d’autant plus tragique, au sens où, alors même que cette force qui tient le dialogue debout paraît ténue, son évolution et son issue n’appartiennent à personne. Auzet et ses actrices jonglent entre la signification du texte même et son expression dans l’espace scénique, ajoutant de nouvelles strates d’émotions à l’impression laissée par la lecture d’une telle pièce, la rendant visible, palpable.

Une pièce qui manie si bien l’œuvre originale qu’elle parvient à la sublimer sans la dénaturer. Magistral.

Texte : Bernard-Marie Koltès
Musique et mise en scène : Roland Auzet
Avec : Anne Alvaro et Audrey Bonnet

VISUELS : images officielles © Christophe Raynaud de Lage


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