Interview: avec « Les Tondues » de Périne Faivre, les fantômes de l’histoire dansent au milieu de nos rues

14 août 2017 Par
Mathieu Dochtermann
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Au milieu des belles propositions faites par les artistes à Chalon Dans La Rue cet été, l’une d’elles a particulièrement retenu notre attention, et subjugué le public qui a assisté aux représentations : Les Tondues, de la Compagnie Les Arts Oseurs, une déambulation transdisciplinaire qui fouille la mémoire collective de ces rassemblements où, à la Libération, des femmes se sont retrouvées humiliées en place publique du fait de leur promiscuité, réelle ou supposée, avec l’occupant allemand. Un spectacle extrêmement puissant, sur lequel nous revenons avec Périne Faivre qui a écrit et mis en scène cette œuvre belle et nécessaire.

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Entre 1941 et 1946, 20 000 femmes furent tondues sur les places publiques, dans l’ensemble du territoire français, accusées d’avoir eu des relations trop étroites avec les forces d’occupation. Il s’agit là d’un fait historique, mais aussi d’un angle mort de la mémoire collective, entouré de non-dits : un tabou et une cicatrice, en plus d’un drame personnel et familial pour l’entourage des personnes concernées. En face de ces Tondues, il y avait des Tondeurs, qui ont manié cette forme de violence, spécifiquement à l’endroit de femmes, et qui se sont ensuite fondus dans l’anonymat. Il semblerait que nous ayons oublié cet épisode. Peu d’entre nous vivent encore aujourd’hui, qui en aient été les témoins. Alors pourquoi cela fait-il si mal lorsqu’on interroge cet endroit de notre histoire ?

Partant de ces constats, Périne Faivre a mené un travail d’archéologue, en équilibre précaire entre l’historique et l’intime, pour finalement le restituer sous la forme d’un spectacle qui permet de retraverser les événements et les questionnements qu’ils suscitent, en étant à l’abri de la convention théâtrale : ce n’est qu’un jeu… Mais c’est un jeu avec du vrai, qui réveille des échos enfouis, qui s’insinue en nous et vient exhumer des fantômes dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Les larmes que beaucoup de spectateurs versent sont peut-être en partie celles de leurs aïeuls.

Au carrefour des nombreuses disciplines artistiques qui sont convoquées pour donner de multiples dimensions au récit – chant, musique jouée sur un piano ambulant, danse, arts visuels, jeu théâtral bien sûr – Les Tondues ressuscite avec finesse et sans manichéisme ces événements qui ont marqué au fer rouge l’utilisation de l’espace public et l’appropriation des corps, à un moment qui n’est pas si éloigné de nous. Avec sa chute ouverte, et son invitation à rester faire groupe autour de la troupe à l’issue du spectacle, entre verres de rosé et librairie éphémère pour creuser les thèmes abordés, on touche à ce qui se fait de meilleur dans les arts de la rue : une rencontre forte avec le public, un acte chargé autant symboliquement que politiquement, un moment de communion et de partage, quelque part à mi-chemin entre une messe laïque à ciel ouvert et une fête de village.

Cet excellent spectacle se jouera bientôt festival d’Aurillac (IN), du 23 au 26 août 2017 à 11h00, puis fin août à Quimperlé au festival Les Rias.

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Toute La Culture : Si vous deviez résumer la genèse de ce spectacle, de quel endroit est-il venu, où le travail a-t-il commencé ?

Périne Faivre : Il y a peut-être deux choses. J’avais très envie de me reconfronter à la forme en déambulation, avec l’enjeu que ce que j’allais raconter vienne, provienne, transpire des murs de la ville. Je me suis posée la question : « Qu’est-ce qui s’est passé dans nos places, dans nos rues ces cent dernières années ? », et là ça a été comme une déflagration, ce sujet, qui est tombé comme une évidence : « Ça, ça s’est passé là au cœur de nos villes, et pourtant je n’en connais presque rien, et c’est le cas de tout le monde ! » A partir du moment où ça m’est venu, c’est devenu comme une obsession : l’endroit du devoir de mémoire, de quelque chose qui n’a pas été raconté, qui devait se dire, et notamment là où ça s’est passé

Et il y avait vraiment l’envie de résoudre cette intuition, évidente dès le départ, que ça avait quelque chose à nous raconter. J’ai cherché, je me suis bataillée avec un sujet qui m’a passionnée, et qui en même temps des fois me collait au corps, sans savoir ce que je devais en dire. Mais je crois vraiment que la question de nos libertés de corps, sur l’espace public, et particulièrement la question du corps féminin dans l’espace public, résonne aujourd’hui de manière évidente, et nous appelle à la vigilance.

C’était mes deux buts : raconter quelque chose, et le faire résonner avec l’aujourd’hui et le maintenant.

TLC : Est-ce que vous vérifiez à chaque fois que vous jouez, dans les archives locales, qu’il s’est effectivement passé quelque chose dans la ville ou le quartier ?

P.F. : Non. Je pose l’hypothèse que s’est passée dans la ville une tonte il y a 70 ans, sur une place que moi je définis dans le champ du théâtre. Ce qui historiquement est valable, puisque dans tous les départements de France se sont passées ces fameuses tontes.

TLC : Il y a eu 20 000 tontes, il y a 36 000 communes en France, donc il y a forcément eu des communes où cela n’a pas eu lieu… Vous vous distanciez donc de la dimension documentaire à cet endroit-là ?

P.F. : Bien sûr, et même, cette distance, je la trouve salvatrice ! Si tant est qu’il y ait eu, à cet endroit précis, une tonte, j’aurais trouvé cela presque mortifère d’aller chercher, de retrouver le lieu… Le théâtre me permet de dire : « Il était une fois une tonte qui a eu lieu il y a 70 ans ici, et on va l’exhumer. »

TLC : Pour vous, le théâtre a une place pour interroger la mémoire collective ?

P.F. : En tous cas je dirais que c’est une chose pour moi fondamentale au théâtre. La résonnance : comment le théâtre fait résonner quelque chose qui doit se dire, qui doit se raconter, que ce soit une vieille histoire, une histoire d’aujourd’hui… Il fait résonner car il reconvoque la Cité à regarder ce qu’elle fait, ce qu’elle a fait, là où elle doit se questionner. Je suis pas une grande originale dans mon rapport au théâtre : c’est l’enjeu de l’Agora, du théâtre populaire et du théâtre sacré… Je suis de celles qui pensent que c’est vraiment nécessaire de recréer une communauté de spectateurs, et de tenter de la faire repasser par quelque chose de l’ordre du collectif et de la rencontre sacrée.

TLC : Il y a, on le sent, une invitation faite au public à participer, de venir clore l’histoire en faisant groupe autour, comme si vous abdiquiez le fait d’avoir le dernier mot…

P.F. : J’ai eu besoin d’être dans cette écriture morcelée, kaléidoscopique, de ne pas prendre ce sujet que d’un bout : d’abord on est dans la fiction, puis on la quitte, puis on est dans le fait historique, puis on le quitte, puis on est dans l’interpellation au sujet, puis on le quitte… Et ceci jusqu’à la reconvocation de l’événement en lui-même, de la tondue qu’on trimballe. Mais à un moment donné, l’artiste, la troupe, ne sait plus quoi en dire, et s’en remet au public : je n’ai pas la fin du spectacle, je n’ai pas le dernier mot.

TLC : Peut-on dire de ce spectacle qu’il a comme une dimension psychanalytique, de confrontation à un fantôme collectif pour pouvoir ensuite le dépasser ?

P.F. : Pour moi ce sujet, c’était l’endroit d’une métaphore nécessaire : à un rituel morbide, répondons par un rituel théâtral, artistique, et repassons par le fait de faire foule autour de ce sujet 70 ans plus tard, et de faire rencontre. Ça nous appartient, ça a été tabou, et on doit repasser par ça. Un rituel expiatoire, collectif.

TLC : Il y a une dimension transdisciplinaire, qui semble absolument centrale dans le spectacle. Est-ce une recherche délibérée ?

P.F. : Il y a deux choses qui sous-tendent mon travail depuis une dizaine d’années : c’est l’enjeu de l’écho, du témoignage, et notamment dans l’espace public, et après, parce que je m’attaque à des propos à chaque fois qui me semblent être des espèces de rocs complexes, dont je n’ai absolument pas envie de donner une manière de les regarder ou de les penser, la pluridisciplinarité artistique permet vraiment divers langages, et que chacun aille chercher ce qu’il a besoin ou envie de vivre relativement à ce sujet.

Pour Les Tondues, en plus du travail de l’art visuel, de la musique, du texte, il y a eu l’arrivée du corps, qui me semblait être nécessaire avec un comédien-danseur. Et chacun, dans le public, trouve son point d’entrée, je le sens vraiment quand j’ai des retours de spectateurs : « Moi, le moment où il danse sur la piano, ça a été ma bascule », « Moi, le moment où j’ai vu ces femmes sur les murs et la même nuisette que celle que ma mère portait, ça a été ma bascule. »

TLC : De manière manifeste, les gens finissent très émus de ce spectacle. C’est quelque chose que vous voyez, et que vous ressentez… ?

P. F. : Je trouve que c’est d’une grande puissance. Moi, de toutes façons, en tant que spectatrice, depuis toujours, quand je vais voir du spectacle vivant, il faut que ça aille me chercher sur l’émotionnel : j’ai l’impression que c’est la vertu profonde du spectacle vivant, d’aller chercher l’endroit du ventre, du cœur. Que ça ne soit pas purement intellectuel. Après c’est aussi l’endroit de la question, sur ce sujet en tous cas, et beaucoup de retours viennent me chercher à l’endroit là : « Je ressors avec encore plus de questions, l’envie d’aller chercher des choses sur le sujet… »

TLC : Est-ce qu’on peut dire qu’il y a, dans votre démarche, une forme d’éducation populaire ?

P.F. : Je crois que le théâtre que je sillonne depuis tant d’années, il est à cet endroit-là : il faut qu’on fasse toujours très attention à la question des lieux de diffusion, et qu’on continue à aller chercher des gens, et pas seulement dans les festivals. Comment un artiste décide de prendre la parole, se fait écho de quelque chose qu’il rend au collectif, et comment la communauté se confronte à ça, et aussi se rencontre. Et se rencontrer aujourd’hui dans l’espace public, alors que les espaces publics sont de plus en plus privés, confisqués, sécurisés, c’est capital. Aujourd’hui pour moi, le théâtre de rue, c’est un sport de combat salutaire !

Photo : ©Jean-Pierre Estournet