[Interview] Avec Guy Regis Junior, l’amour n’est pas compliqué

15 septembre 2016 Par Camille Bardin | 0 commentaires

Le 21 septembre commence Le festival des Francophonies en Limousin. 10 jours d’événements autour du théâtre francophone avec des acteurs et metteurs en scène venus du Monde entier. Comme chaque année, l’événement convie une manifestation étrangère. Et pour sa 33e édition il s’agit du Festival des quatre chemins en Haïti, dirigé par le passionné : Guy Régis Junior. Écrivain, poète, traducteur ou encore metteur en scène. Guy Régis Junior a plus d’une corde à son arc et dit « aimer les défis ». Une semaine avant le début du Festival de Limoges, Toute la Culture a eu le plaisir de rencontrer cet Haïtien de 42 ans, riche d’une multitude de cultures. 

Toute la culture : Le 21 septembre débute le Festival des Francophonies en Limousin. Le festival des 4 chemins en Haïti dont vous êtes le directeur est l’invité de cette 33e édition. Comment s’est mise en place cette collaboration ?

Guy Régis Junior : C’est le festival des Francophonies en Limousin qui nous a choisis. Si en France il est moins connu que le Festival d’Avignon, à l’étranger il est mille fois plus demandé. Pour un francophone qui n’est pas Français, le festival des Francophonies en Limousin c’est un endroit où on a envie d’atterrir. Il brasse tellement de nationalités : Canadiens, Libanais, Algériens, Suisses ou encore Belges. Vous imaginez le monde ! C’est immense. C’est super important pour ces artistes du monde entier de s’y rendre. Aller à Limoges ce n’est pas comme visiter Paris ou d’autres villes françaises. Aller à Limoges c’est rencontrer des auteurs ivoiriens, des gens qui ont lu les même choses que toi. Quand je vais au Togo, je suis plus reconnu que dans certains endroits d’Haïti parce qu’ils m’ont lu de part Limoges. Ce qui nous rassemble c’est une seule et même langue.

TLC : En tant qu’artiste mais aussi lecteur, quel lien justement avez-vous avec cette langue Française ?

GRJ : Je suis issu de la culture française. J’ai baigné dedans. J’ai été biberonné dans une bibliothèque où il y avait pleins d’auteurs français. Mon auteur préféré est Georges Perec. Le Français est ma langue passeport, les auteurs allemands que j’aime, je les aie lus en Français. C’est donc une langue qui me permet de m’ouvrir au Monde. De l’autre côté j’ai aussi la culture Haïtienne. En fait je suis super riche ! Et je suis très fière de ça.

TLC : Cet amour pour la langue française vous a permis de commencer un projet ambitieux et faramineux de traduction en créole Haïtien de la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, et aujourd’hui vous êtes une sorte d’ambassadeur de la culture Haïtienne au Festival des Francophonies. Seriez-vous une sorte d’interface entre ces deux cultures ?

GRJ : Mon projet de traduction de l’œuvre de Marcel Proust est parti de l’envie de jauger la langue créole. Faire en sorte que cette langue passe des épreuves puisqu’elle est encore très jeune.  Le créole haïtien qu’on parle aujourd’hui date seulement de deux siècles. Pourtant parmi les onze autres entités créoles c’est la plus parlée, avec onze millions de locuteurs. La majorité des haïtiens parlent créoles, plus 25% de la population ne sait d’ailleurs pas parler Français. Donc pour moi, pour tester cette langue, il fallait commencer par des classiques, l’étranger de Camus dans un temps et puis La recherche du temps perdu de Marcel Proust, évidemment, il n’y avait pas mieux. Donc je ne fais pas vraiment la promotion de ces deux cultures. Selon moi, quand on lit un bouquin et qu’on l’a aimé, on a envie que tout le monde le lise. Pour pouvoir avoir un maximum de discussion à ce sujet. J’ai envie de débattre. Que les gens aient une plus grande ouverture sur le monde. C’est pour ça que je me suis lancé dans ce travail de traduction.

TLC : Le 21 septembre, au festival des Francophonies en Limousin vous êtes censé venir porter votre vision de la ville de Port au Prince et du Théâtre Haïtien. Comment fait-on pour créer des pièces, les jouer ou organiser un Festival comme celui des quatre chemins quand on est seulement  subventionné à hauteur de 45 000 dollars?

GRJ : Port au Prince est l’une des plus belles villes du Monde. C’est un capharnaüm, avec la montagne d’un côté et la mer de l’autre. Le but du festival des 4 chemins c’est donc couvrir un maximum cet espace avec 80 activités sur une semaine. Je veux que mon festival pète dans cette ville. Qu’enfin il arrive à la hauteur de Port au Prince. Et puis en Haïti on fait avec les moyens du bord.  Il y a très peu de salles de théâtre. Mais les musées n’ont pas existé avant les beaux-arts. C’est pareil pour le théâtre : les salles n’ont pas existé avant. On fait donc dans les lieux qui parlent avec notre travail. En plus les Haïtiens sont supers à l’écouter. Ils resteront le nombre d’heures qu’il faut pour suivre la pièce intégralement.

TLC : En 2012 dans une interview au journal l’Humanité vous avez déclaré que le « théâtre pouvait changer une cité. Qu’il pouvait être un guide de par son prêche humaniste ». Avec les attentats, la montée de l’extrême droit en aussi bien aux Etats Unis, qu’en France ou en Europe de l’Est. Les choses semblent empirer années après années. Vous arrivez à rester toujours aussi confiant ?

GRJ : Pour moi ce n’est vraiment pas pire aujourd’hui. Aujourd’hui, les Français ont peur parce que c’est la première fois que ça arrive devant leur porte. Alors que de mon œil Haïtien, quand je suis arrivée en France en 2007, c’était déjà un pays en guerre. Parce que j’ai tout de suite été frappé par ces militaires qui se promenaient dans les rues. Je ne comprenais pas. Pour moi on a toujours été dans le pire. Donc ça n’a pas pu empirer. Et je dirais même que j’ai été étonné de voir que les français, face aux atrocités des attentats n’ont pas arrêté leurs petites vies. Si cela arrive en Haïti, une telle menace de guerre. Ce ne serait plus un pays. Les gens seraient beaucoup trop abattus. Les français, l’humain en général a une énorme réserve. Ah oui vous nous viser ? Et bien nous on va rigoler. C’est pour ça que j’étais contre le fait qu’on annule les festivals cet été. Au contraire, face au néant il faut la vie. Un auteur haïtien que j’aime beaucoup dit que la vie c’est chaotique. On naît dans les pleurs et le sang. Un accouchement c’est le chaos, mais c’est surtout la vie. C’est pareil pour ce qu’il se passe en France. On veut étouffer la vie alors elle explose. Donc au contraire méfions-nous de ce que la vie peut donner.

TLC : Le festival des Francophonies en Limousin se termine le 1 octobre, quels sont vos projets après cet événement passé ?

GRJ : La 13e édition du festival des 4 chemins aura lieu du 21 novembre au 2 décembre. L’année dernière la phrase que j’avais attribué à cet événement était « l’art n’est rien » et cette année j’ai choisi « l’amour n’est pas compliqué ». Le festival sera sur nos voisins, des dominicains avec qui on partage l’Ile d’Haïti. Sauf qu’on est en conflit depuis tellement longtemps… Les dominicains expulsent des Haïtiens présents depuis les années 1920 sur leur sol. Alors j’invite les dominicains à venir au Festival des quatre chemins pour créer un espace de paix entre ces deux peuples. C’est tellement bizarre que ce soit compliqué comme ça entre ces deux peuples alors j’essaie de leur faire comprendre que l’amour n’est pas compliqué.

Visuel: © Francophonies en Limousin


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