« Hamlet Kebab » : tentative intelligente, mais très inaboutie

8 mars 2016 Par Geoffrey Nabavian | 0 commentaires

Projet passionnant, confié au très doué Rodrigo Garcia, ce film tourné en direct dans un restaurant embrasse la vie et la population d’Aubervilliers, au moyen d’une superbe technique, mais aussi d’un texte trop compliqué. L’humanité et le théâtre se perdent quelque peu…

Note de la rédaction :

hamlet_kebabUne heure et demie de film tourné en direct, dans un restaurant de spécialités turques – le restaurant Hayal – avec des comédiens non professionnels, placés au milieu des clients. L’histoire ? celle d’Hamlet, celle du prince avide de vengeance de William Shakespeare. Des pans de la pièce vont être dits. Et les spectateurs ? l’image leur parvient, à distance. Le restaurant choisi est à Aubervilliers, sur l’Avenue de la République. Les spectateurs, eux, sont réunis dans une salle du cinéma Mk2 Bibliothèque, à côté de la grande BNF. Projet excitant, confié à un pro de la performance, Rodrigo Garcia, le directeur actuel d’Humain trop humain, le Centre Dramatique National de Montpellier.

On remarque, d’entrée, la qualité de la réalisation : les scènes ont été minutieusement pensées, les procédés utilisés varient… Les télévisions présentes dans le restaurant jouent un rôle, Hamlet porte un masque d’escrime à travers lequel la caméra filme, parfois, et son défunt père, le spectre, est montré en train d’arriver à Aubervilliers dans la nuit, à bord d’une voiture, avec un visage de crâne. On note enfin, et c’est tant mieux, que les images ne sont pas trop belles, ou trop esthétiques. Et les comédiens ? assis à une table, au milieu des autres clients, ils se parlent, ils effectuent la performance. Bref, ce début intrigue.

Las, un élément vient vite compliquer la tentative, et la rendre plus bancale et plus obscure : le texte. Rodrigo Garcia pourra objecter qu’il a coupé, dans Hamlet, et largement. On peut trouver qu’il aurait dû couper… plus. On aime que les phrases de Shakespeare soient conservées telles quelles, mais la masse de texte gardée est trop copieuse. Dans ce cadre contraignant, où jouent des acteurs non professionnels, les images et les métaphores du dramaturge ont beaucoup de mal à passer. Le lyrisme à la Shakespeare exige déjà du spectateur un peu de concentration, sur une scène ordinaire. Alors, dans un tel contexte…

Certains passages sont réussis. On aime la rencontre d’Hamlet avec le spectre de son père assassiné, dans la voiture enfumée. La pièce montée par notre héros pour dénoncer le crime de son oncle, Claudius : elle est ici figurée par des pictogrammes, imprimés… sur le plateau où un sandwich kebab est servi à cet oncle ! On goûte aussi les leçons de cuisine d’un cuistot improvisé. Ou l’interprétation d’Ophélie. Ou cette scène d’enterrement, bien trop longue, mais montée intelligemment, à l’aide de petites figurines. Mais à pas mal d’endroits, les interprètes, trop encombrés par le texte – qu’ils lisent même parfois – ne se parlent pas vraiment…

Le lieu choisi peut se prêter parfaitement au théâtre. Mais avec un choix de répliques resserré au maximum, ou un autre texte – une pièce moins lyrique, plus concrète, mais tout aussi forte – l’endroit aurait été davantage utilisé. On aurait pu assister à de vraies scènes, inscrites dans une situation décalé. Et l’humanité de ce restaurant – il n’en manque pas – et des habitants d’Aubervilliers, auraient davantage jailli. A un moment, on se prend à repenser au réalisateur Bruno Dumont, et à son travail. Sur la récente série P’tit Quinquin notamment. Ses acteurs, tous non professionnels, jouent totalement en décalage. Mais leurs dialogues sont concrets, ancrés dans un contexte. Et ce n’est pas seulement un effet comique qui en résulte : leur humanité touchante ressort. La tentative dirigée par Rodrigo Garcia, elle, en est restée au stade de la tentative…

*

Hamlet Kebab, une Pièce d’actualité commandée par le Théâtre de la Commune, Centre Dramatique National d’Aubervilliers, à Rodrigo Garcia.

Le spectacle est à réserver auprès du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, ou du cinéma Mk2 Bibliothèque, puis à voir ensuite au Mk2 Bibliothèque.


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