Hallelujah, les cow-boys de Marthaler chantent leur coup de blues

2 mars 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Christoph Marthaler mêle son univers théâtral insolite à celui du Far West en présentant, à la Volksbühne de Berlin, sa dernière création, Hallelujah (Ein Reservat), un western délicat et crépusculaire où des cow-boys déprimés et attachants chantent avec ferveur leur monde qui s’éteint.

Toujours partagé entre une drolatique fantaisie et une mélancolie exacerbée, le théâtre de Marthaler ne se lasse pas de peindre la fragile existence d’une petite communauté en ballottage ou en péril, située à la marge de tout, soumise à l’exclusion et à la violence ordinaire, indifférente, renvoyée à sa profonde solitude, à ses illusions superflues, à son désir de liberté.

Sagement rangés en ligne, vêtus d’habits à l’excentricité post-hippie, couverts de capes de pluie, l’air hagard, les onze acteurs et musiciens que compte la formidable distribution pénètrent un espace tout en décrépitude. La scénographie magique d’Anna Viebrock qui conjugue toujours désolation et destruction avec une étonnante poésie, évoque un parc d’attraction anciennement situé en RDA et aujourd’hui laissé à l’abandon. Devant la scène, en fosse, un large bac à sable vide contient quelques accessoires hétéroclites cassés. Sur un plateau tournant, un pont imposant aux couleurs fanées relie deux extrémités qui ne mènent nulle part. Dans son immémoriale guérite en bois, une guichetière tient vainement la caisse alors qu’on peut lire sur la vitrine l’inscription « geschlossen » (fermé).

Tous doués et engagés tant sur le plan théâtral que musical, les interprètes entonnent, en s’accompagnant à la guitare et au synthétiseur, des chansons douces et tristes d’inspiration country comme pour ranimer, raviver, dans la grisaille persistante, un lieu cher et heureux qui leur échappe. Si le western est un genre foncièrement viril, et à ce titre nous ne manquerons pas de mentionner l’irrésistible numéro d’un acteur en slip rouge mimant une course à cheval sur une barrière métallique, demeure au centre la présence féminine ultraglamour de Tora Angestad, chanteuse sensationnelle et familière de l’univers de Marthaler. Blondeur irradiante, silhouette longiligne dans une veste en jean et minishort à franges, elle fait une parfaite Calamity Jane.

Le temps passe, superbement étiré. Chacun s’affaire à de petites tâches sans importance ou s’adonne à une oisiveté forcée. Le désespoir les conduit à la réaction déconcertante d’un triste repli sur soi et d’un appel réitéré à l’autorité policière. Ils finiront murés derrière des barricades comme des animaux sauvages au zoo lors d’un saisissant final désillusionné qui en dit long sur l’impossible intégration dans l’Europe actuelle gratuitement amnésique. On peut aussi voir la pièce comme la célébration nostalgique d’une belle époque bientôt révolue. A l’instar de ses cow-boys, Marthaler fait son adieu à la Volksbühne de Frank Castorf. L’emblématique scène de l’ex-RDA se prépare à vivre un tournant important dans son histoire suite au départ l’année prochaine de son charismatique directeur. Faut-il voir ce-dernier, autoproclamé « le dinosaure », dans la bête préhistorique qui s’échoue sur scène ? Preuve que la mélancolie grandissante de Marthaler ne saurait s’accompagner de son éternel humour ravageur.

Spectacle donné à la Volksbühne de Berlin. Visuel © Walter Mair.


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