Frank Castorf, 25 ans de règne à la Volksbühne

7 septembre 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Alors que ses Frères Karamazov ouvrent ce soir la 45e édition du Festival d’Automne, le Maître de la scène berlinoise devra quitter, contraint et forcé, son théâtre, la Volksbühne, en fin de saison après 25 ans de direction explosive.

La nouvelle fait grand bruit en Allemagne depuis qu’en mars dernier le sénat de Berlin annonçait le remplacement de Frank Castorf par le curateur Chris Dercon à la Volksbühne. Ce théâtre de renom, situé Place Rosa Luxembourg non loin de la mythique AlexanderPlatz, lui est pourtant indéfectiblement lié. Castorf en a pris la tête peu après la réunification en 1992, y a constitué autour de lui une constellation d’artistes aussi radicaux que Christoph Schlingensief, Christoph Marthaler, René Pollesch, y a imposé sa personnalité de fer, son art génial et véhément de la mise en scène, lui a conféré un style, une griffe, une véritable identité.

Enfant terrible de la RDA, Castorf fait installer sur le fronton de l’imposant bâtiment trois lettres surplombantes : OST comme un rappel au néon bleu que l’amnésie volontaire n’est chez lui pas de mise. Le spectateur comme le passant est ainsi confronté à la réalité de son histoire et celle de son pays. D’autres fétiches sont devenus des symboles forts comme cette roue montée sur jambes, sculpture d’acier implantée sur le parvis du théâtre et reproduite en miniature sur les petites boîtes d’allumettes que l’on trouve à discrétion dans le hall. Le message ne peut être plus clair. L’incendiaire Volksbühne, bastion d’une époque certes révolue, compte bien rallumer la mèche des utopies contrariées.

Sans naïveté et plein d’ironie contestataire, son théâtre se veut le reflet à la fois drôle et cruel du gâchis causé par l’échec du capitalisme néolibéral, de la décadence de la bourgeoisie, de la réduction de l’art et de la pensée au simple divertissement de masse et à la consommation. Nihiliste assumé, turbulent provocateur (avec art toujours), Castorf bouleverse les conventions théâtrales autant qu’il déjoue les attentes du public.

Ses auteurs de prédilection sont tous animés par une foi inébranlable en la révolution. Citons Brecht (sa mise en scène de Tambours sur la digue se voit interdite par le régime communiste en 1984, son dernier Baal à Munich est brutalement arrêté à la suite d’un procès), Schiller dont il monte Les Brigands en guise de manifeste à son arrivée à la Volksbühne en 1992), Büchner qui lui inspire L’Affaire Danton en 1994, Sartre avec Les Mains sales… Symptôme du tiraillement entre l’Est et l’Ouest qui l’habite, Castorf fait se côtoyer sans complexe des dramaturges étendards d’un théâtre psychologique ou mélodramatique comme Tennessee Williams ou Eugene O’Neill et Dostoïevski, le romancier-fleuve profondément existentialiste à qui il consacre un cycle mémorable en mettant en scène Démons (1999), L’Idiot (2002) avec pour tête d’affiche l’extraordinaire Martin Wuttke, Crime et châtiment (2005), et enfin Les Frères Karamazov créé il y a deux ans à Vienne et présenté cette rentrée pour la première fois en France.

Adepte de la déconstruction, Castorf use du texte théâtral comme d’un matériau malléable à souhait avec lequel il peut prendre toutes les libertés. Bien qu’il monte un répertoire issu de plein d’époques différentes, il le soumet quasi systématiquement à la transposition géopolitique et le gonfle de références de sorte qu’il résonne avec l’actualité.

Délibérément laide et disparate, profuse et saturée dans un monde qui prône l’ordre policé et la lisibilité, l’esthétique que développe Castorf tient de l’acte de résistance. Quand son complice scénographe, le regretté Bert Neumann, construit de monumentaux espaces clos sur étages, Castorf « emboîte » ses acteurs qui jouent à l’intérieur poursuivis par des cameramen qui les filment en direct et dont les images sont reproduites sur écran. La vidéo occupe une place très importante dans ses productions. Dans cette forme de théâtre intrusive qui permet l’occupation complète du théâtre, même des zones non visibles de la salle, plus rien ne se dérobe et n’échappe au regard. Castorf est alors taxé de « pornographe » pour la dimension sensuelle, triviale, ordurière de son geste artistique. Se méfiant de la surthéâtralisation de la société ou tout est donné à voir, rendu public, privé d’intimité, il joue sur scène de ces débordements, ce qui donne lieu à des mises en scène sophistiquées et spectaculaires doublées d’une réflexion subversive menée sur l’art et le politique.

Le jeu outré chez Castorf libère, exacerbe, hypertrophie les humeurs et les névroses. L’acteur paraît excessif, instinctif, tel un animal indocile jeté dans la cage aux fauves, sollicité à l’extrême, repoussant ses limites pour mieux se confronter à la fragilité de l’existence comme si la démesure, l’éclat seul permettait de saisir la vérité des êtres.

Autant contesté qu’admiré, Castorf est considéré comme un pilier de la scène théâtrale et n’a rien perdu malgré quelques essoufflements de sa force de frappe qui demeure irréductible même dans l’adversité. « I Want to believe » était-il inscrit en lettres lumineuses sur la vitre du snack-bar qui servait de cadre à son adaptation du Maître et Marguerite de Boulgakhov. Avec lui, il est encore temps de croire en un autre monde.


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