[Festival d'Avignon] La monstrueuse beauté des Damnés d’Ivo van Hove

7 juillet 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 2 commentaires

Depuis combien de temps la Cour d’Honneur ne s’était pas levée ? C’est si rare qu’il est impossible de se souvenir. Olivier Py a fait un choix osé, un choix qui suscitait doutes et questions et il a eu raison. La traduction qu’Ivo Van Hove a fait du film Les Damnés, de Visconti, et la façon dont il a fait sienne la troupe du Français tiennent de la haute technicité mais surtout d’une bonne dose de génie.

Note de la rédaction :

Ivo Van Hove est de plus en plus un habitué des scènes françaises, souvent pour le meilleur. Son Kings of War présenté à Chaillot cette saison le prouve. Quelques fois, c’est pour le pire. On se souvient de l’embourgeoisé Vu du Pont en 2015. Quand le directeur artistique du Toneelgroep Amsterdam a accepté l’invitation de la Comédie-Française, l’inquiétude était totale. Quand le choix de la pièce a été donnée, encore plus. Adapter le chef d’oeuvre de Visconti, Les Damnés, et passer après la tourbillonnante version de ZT Hollandia ( 2004 ), le défi était immense.

Les Damnés est sorti en 1969, avec une recette de blockbuster, production Warner et sujet touchy. Il s’agit de raconter l’histoire de la famille Essenbeck en pleine montée triomphale du nazisme. Joachim (Didier Sandre), le patriarche bientôt assassiné est à la tête d’une riche aciérie. Autour de lui, il y a entre autres des requins (Eric Genovèse en Von Aschenbach, Denis Podalydès en Baron Konstantin Von Essenbeck, Elsa Lepoivre en Baronne Sophie Von Essenbeck, Guillaume Gallienne en Friedrich Bruckman, des agneaux (Sylvia Bergé en gouvernante, Alexandre Pavloff en Commissaire et Recteur, Loïc Corbery en Herbert Thallman, Adeline D’Hermy en Elisabeth Thallman, Clément Hervieu-Léger en Günther von Essenbeck, des enfants,  et Martin (Christophe Montenez), le fils de Sophie,  un paumé pas si paumé. Mais la troupe est au complet : Basile Alaïmalaïs, Sébastien Baulain, Thomas Gendronneau, Ghislain Grellier, Oscar Lesage, Stephen Tordo, Tom Wozniczka eux campent les nazis attablés ou croque-morts.

Nous suivons le fil du film qui est un crescendo quasiment en huis clos.  La scénographie de Jan Verseweyveld est parfaite : elle dessine des lignes ; à droite six cercueils qui trouveront locataires tout le long du spectacle,  devant eux, des places pour des musiciens qui seront occupées par Bl!ndman,  Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel et Raf Minten. En face, quatre lits sur lesquels les confidences se feront et où Sophie (incroyable Elsa Lepoivre) manigancera le changement de nom de son amant Friedrich. C’est au pied du lit que son fils, le magistral Christophe Montenez lui hurlera sa haine.

Derrière ces lits, des loges où les comédiens se changent. Et devant nous un écran de cinéma. Et au sol, un grand tapis orange.

Sans singer le film, sans le recopier mais tout en restant proche de sa force et de ses axes, Van Hove choisit avec brio de mixer le plateau et l’écran en nous offrant des longs temps de captation en direct où les comédiens sont eux loin de nous. Il incruste des images d’archives rappelant les grands jalons de la montée du nazisme. L’incendie du Reichstag, les autodafés de 1933, La nuit des longs couteaux où les SS et les SA se tuèrent entre eux en 1934… autant de faits qui font irruption dans cette famille et qui vont la faire exploser dans le sang, mais aussi la bière, le goudron, les plumes et les cendres.

Van Hove a dirigé a sa façon la troupe du Français, rendant ses comédiens, quel bonheur, plus à vif, plus charnels, plus radicaux. Ils sont comme dépossédés de leur texte et de leur jeu, pris au piège que l’Allemagne leur tend, rattrapés par leurs choix odieux.

Tous éclatent le plateau, même si certains, de par leur rôle, apparaissent encore plus en avant. Christophe Montenez, travelo pédophile est d’une perversité inouïe. Gallienne et Podalydès sont des roitelets infiniment convaincants, et il en va de même pour tous les comédiens présents dans ce tableau du XXe siècle délivrant un texte d’une troublante actualité. On entend : « Il y aura des élections dans les jours qui viennent et il faudra les gagner pour qu’il n’y en ait plus jamais »….

La barbarie et la laideur se nichent ici dans l’absolue beauté de la forme, cela est renforcé par les lumières de Jan Versweyveld qui viennent transformer le noir théâtral en éblouissement. Pour marquer les temps de passage vers encore plus d’horreur, on nous aveugle et nous assourdit en balançant du métal, mais le jazz revient, puis l’opéra revient, car il est impossible de rester sourd et aveugle,  c’est le touchant Herbert qui le demande sans y croire « Que le monde entier sache ».

Si seulement sa parole avait été entendue, mais ça ce n’est plus de la fiction.

Visuels : Les Damnés – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon


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