Europa (Esperanza), conte pour grandes personnes sur l’espoir des migrants

10 juillet 2018 Par
Lucile Brusset
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Europa (Esperanza), c’est le rêve d’immigrer en Europe que caresse chaque jour des milliers de migrants, matérialisé sur la scène du théâtre de la Manufacture des Abbesses, dans une pièce mise en scène par Hovnatan Avedikian. 

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Formé à partir de deux textes du dramaturge Aziz Chouaki, Allo et Europa, Europa (Esperanza) se présente comme un conte moderne mis en scène par Hovnatan Avedikian, qui fait le récit de la tragédie ordinaire de milliers de malheureux qui traversent chaque jour la Méditerranée dans l’attente de cieux plus cléments.

Une heure durant, on suit ainsi les péripéties de Nadir et Jamel, gamins perdus d’Algérie qui rêvent de fuite vers l’Europe, « l’aryenne et lascive Babylone », et partiront, comme d’autres de leurs compatriotes, prendre le large vers Lampedusa sur un rafiot de fortune, véritable Radeau de la Méduse moderne .

La prostitution, le terrorisme, la promiscuité sur le bateau, la peur lancinante des gardes-côtes sont autant de thèmes abordés par la pièce, qui mettent tour à tour à mal le rêve d’Occident des deux enfants, sorte de Candides modernes perdus entre les deux rives de la Méditerranée. Car c’est l’imaginaire des immigrés que questionne Europa (Esperanza), nourri du mythe colonial de l’homme blanc civilisateur et de brides de la culture de consommation américaine…Portables Sony, disques de Madonna, blondes pulpeuses : voilà à quoi ressemble l’Europe dans le « cinéma-tête » de Nadir et Jamel, qui ré-interrogent l’essence du projet européen mieux que n’importe quel politologue, en montrant les rêves qu’il suscite.

De la baie d’Alger aux « terrasses gin-tonic » et « touristes mastercard » de Lampedusa, l’acteur Hovnatan Avedikian campe à lui seul une galerie de personnages à la fois paumés et touchants, gonflés de l’espoir d’une vie meilleure. Tous différents en dépit de leur rêve commun, ils donnent à l’immigration un visage pluriel, loin du traitement médiatique du sujet qui gomme souvent les singularités individuelles.

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Le solo du comédien est lui époustouflant de justesse. Tout du long, l’acteur jongle avec les mots, enchaîne les accents, danse, gigote, montre son ventre et saute comme un cabri dans une mise en scène épurée, où une simple couverture sert à représenter le fond du bateau miséreux où embarque les deux enfants. De son côté, Vasken Solakian, qui accompagne en faux aveugle le jeu d’Hovnatan Avedikian, caresse la salle d’une atmosphère douce et orientale en jouant du saz, sorte de luth originaire des Balkans qui apporte à la pièce une écriture musicale.

Oscillant entre poésie tragique et humour à la Tex Avery, la pièce donne ainsi à voir sous un angle singulier un sujet tristement d’actualité, et, à hauteur de deux gamins algérois, réinvente avec modernité la tradition du conte…

A découvrir du 4 au 29 juillet 2018 au Théâtre de la Manufacture des Abbesses et du 12 au 30 septembre 2018 au Lavoir Moderne Parisien.

Visuels : © Aminita Beye.