Eloge de la liberté et de la résistance par Frank Castorf à la Volksbühne

30 juin 2016 Par admin | 0 commentaires

A la Volksbühne de Berlin, Frank Castorf rend hommage au dramaturge français Molière. Il signe un spectacle dense et passionnant, un puzzle hardi construit à partir des textes de l’auteur russe Boulgakov, La Cabale des dévots et Le Roman de Monsieur de Molière, qu’il met en perspective avec des extraits de Corneille, Racine et Fassbinder.

Dans l’obscurité, la voix de Sophie Rois retentit, elle est Boulgakov et raconte la naissance de Jean-Baptiste Poquelin en janvier 1622. Une vidéo cocasse diffuse l’accouchement en direct.

La scène reconstitue une place de village sur laquelle est installée une charrette. Le sol est recouvert de paille et des toiles peintes figurant des paysages ruraux descendent des cintres. Eclairés à la bougie et en costumes, Molière et son assistant évoquent la vie de la troupe, l’Illustre Théâtre et les problèmes techniques auxquels ils sont confrontés. Puis apparaissent sur les tréteaux Jeanne Balibar et Jean-Damien Barbin. Ils déclament Phèdre de Racine en français.

La première partie, très enlevée, explore la vie et l’œuvre de Molière : les tournées en province, l’ambition ratée de devenir un acteur tragique, le succès de ses comédies, l’envie de plaire à la cour et au roi. Comme dans L’Impromptu de Versailles, les comédiens se disputent, réclament des rôles plus valorisants, contestent le chef de troupe. Castorf exprime sa passion pour le théâtre français et les pièces de Molière. On entend la scène du sac dans Les Fourberies de Scapin, le monologue d’Harpagon. La scène entre Monsieur Jourdain et son maitre de philosophie dans Le Bourgeois Gentilhomme est interprétée de manière hilarante lors d’une visite de l’évêque de Paris au roi lui-même. ­A travers ces extraits, s’enchainent une débauche de costumes, des gags, des outrances, des outrages au public.

La deuxième partie est plus politique et plus sombre. La cabale violente contre Tartuffe et la rumeur selon laquelle il aurait épousé sa propre fille affaiblissent Molière qui meurt en incarnant Argan dans Le Malade imaginaire. Boulgakov, lui aussi brisé par la traque et l’interdiction de publier et de faire jouer ses pièces en URSS, brocarde le régime soviétique et la répression.

Alexander Scheer est un Molière génial, avec une présence, une sauvagerie intense. Sous sa perruque baroque, il est colérique, drôle, poignant, excessif, séducteur et arrogant. Pour représenter la difficulté de traiter ces « animaux étranges » que sont les comédiens, Castorf lui fait jouer également le rôle de Jeff dans le film de Fassbinder Prenez garde à la sainte putain. Tyrannique et désespéré, il est confronté à une équipe artistique en attente de pellicule pour tourner. Dans une ambiance tendue, il fait face aux jalousies et conflits qui règnent dans le groupe. Cette partie, particulièrement réussie, est jouée au lointain, dans une fumée légère et des lumières tamisées, devant les murs blancs du plateau. Se dégage alors une atmosphère mélancolique que renforce le délicat Pur ti miro de Monteverdi joué en direct.

Une vidéo en noir et blanc présente des défilés de miss devant des jet-setters vulgaires. Voilà comment Castorf, avec un humour féroce et un plaisir pour la parodie, transpose les plaisirs et les jeux de la cour de Louis XIV dont la chambre est surplombée d’un grand médaillon doré Versace et tapissée de tentures Louis Vuitton. Formidable, Georg Friedrich incarne un Roi-Soleil majestueux et grotesque. Orné de grosses bagues clinquantes, coiffé d’une casquette, vêtu d’un peignoir, il fume une cigarette électronique.

Ce spectacle passionnant et foisonnant montre encore une fois que Frank Castorf est le garant d’un théâtre exigeant, engagé et libre à Berlin. Il aborde avec audace les thèmes de la liberté de création, la censure et les liens entre artistes et pouvoirs politiques au combien d’actualité puisque l’intendant devra quitter son théâtre dans un an pour laisser place à Chris Dercon, choisi par le gouvernement.

Nicolas Chaplain

A la Volksbühne de Berlin (Allemagne) le 25 juin 2016 © Thomas Aurin


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