« Dom Juan » d’Anne Coutureau à La Tempête.

21 mars 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

En donnant pour  cadre à la pièce la société actuelle,  Anne Coutureau reconsidère chaque personnage, interroge le métissage culturel, la place de la religion, de la famille et de l’éducation. Quel serait aujourd’hui le profil du «grand seigneur méchant homme»? Dom Juan a engagé un combat contre Dieu ; n’est-ce pas là le signe d’un désir de sens et d’absolu ?

Tout commence par un assassinat, celui du père d’Elvire. Dés cet instant la mise en scène et la scénographie propulse la pièce dans sa mythologie, celle de l’homme devant son Dieu. La mort rôde sous forme de personnages sans visages traversant l’obscurité resplendissante d’une musique grave.

Cette pièce est actuelle. Sganarelle est espiègle comme un adolescent de banlieue. Dom Juan est sportif et dynamique comme un Playboy d’une même banlieue. Le travail sur le rythme du phrasé appuie cette actualisation sans rompre avec la déréalisation des personnages.  Sganarelle reste attachant, Dom Juan reste fascinant et irritant. Tigran Mekhitarian (Sganarelle) est épatant.

Cette pièce est novatrice. Ce Dom Juan est une véritable création. Au 21ème siècle que Malraux avait prédit religieux, Dom Juan veut vivre sans rendre de comptes au ciel. Il veut être maître de son destin, n’être comptable de ses actes à personne, ni à Sagnarelle, ni à Elvire ni à Dieu.

Cette pièce est brillante. Florent Guyot joue un Dom Juan nerveux, sous tension. Il rencontrera la statue du Commandeur comme on rencontre, méprisant, ce contre quoi on s’est constitué. Sauf que lentement Dom Juan marche vers sa mort. Le travail de Florent Guyot sur son emploi est admirable. A la dernière scène, après avoir feint le repentir, il affronte dans une chapelle, et Jésus et son propre cercueil. Son chemin se termine là. Nous sommes soulagés car il était déjà mort.

La pièce est belle, envoûtante. Le décor profond et sombre accompagne les personnages dans la lente descente aux enfers de Dom Juan. L’atmosphère est pesante. L’immensité du décor écrase les personnages. On ne sait si Dom Juan est écrasé par son destin de rebelle, par sa licence compulsive ou par le ciel lui même. Le génie de Coutureau et de sa troupe est dans cette géographie de la pièce où nous sommes emmenés le long du parcours philosophique cependant que suicidaire de Dom Juan.

La pièce est contributive.  Son esprit est chrétien;  Anne Coutureau a participé à l’ouverture du Théâtre du Nord-Ouest aux côtés de Jean-Luc Jeener, et y a signé ses premières mises en scène. Le propos courageux se déplie dans ce Dom Juan réinterprété. Il ne s’agit plus du simpliste combat entre morale et désir, mais de la difficile dialectique paradoxale d’une possible harmonie entre les deux. Sans Dieu l’homme s’isole de son prochain qu’il méprise, et il est emporté par son désir qui le brûle. Lorsque la religion se retire, rien ne fait tiers entre les hommes. Dom Juan se marie sans implication et aime sans lendemain. Sans l’absolu religieux s’installe le délétère absolu du désir. Le libre arbitre trouve sa limite, celle de ne se savoir gendarmer une pulsion de mort qui enflamme. Dom Juan n’aura su désintriquer l’Eros du Thanatos. Alors que la scène finale nous offre un Jésus vivant.  A méditer.

 

 

 

 

Crédit Photos © Svend Andersen

Auteur : Molière
Artistes : Birane Ba, Dominique Boissel , Johann Dionnet , Pascal Guignard-Cordelier , Florent Guyot , Peggy Martineau , Tigran Mekhitarian , Aurélia Poirier , Kevin Rouxel , Alison Valence
Metteur en scène : Anne Coutureau


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