Explosifs Frères Karamazov berlinois par Frank Castorf

2 mars 2016 Par Christophe Candoni | 1 commentaire

A la Volksbühne de Berlin, Frank Castorf signe une adaptation exaltée et tapageuse des Frères Karamazov, le roman de Dostoïevski comblé d’importantes digressions dans une forme magistrale de théâtre filmé.

En 25 ans passés à la tête de la Volksbühne qu’il quittera contraint et forcé la saison prochaine, Frank Castorf s’est illustré dans la confection de spectacles les plus démesurés. En retrouvant Dostoïevski, dont il a monté les plus grands textes (Démons, L’Idiot, Le Joueur…) et s’attaquant au dernier roman de cet auteur de prédilection, il repousse puissamment une nouvelle fois les limites de son geste artistique déjà hors norme.

Le parterre de la Volksbühne vidé de ses sièges ordinaires est une pente douce bétonnée sur laquelle sont disposés en pagaille des « Sofasäcken », larges poufs violets débordant sur le plateau descendu au même niveau. Car tout est espace de jeu à arpenter avec fougue dans l’audacieuse scénographie signée du complice de toujours feu Bert Neumann qui occupe non seulement salle et scène confondues mais aussi les lieux d’accueil, foyers et coulisses du théâtre, jusque son sous-sol (où se joue la magnifique déclaration d’amour de Gruchenka à Dmitri) et sa toiture, lvan hurlant le discours du Grand Inquisiteur dans une température polaire entre les lettres OST éclairées aux néons bleus plantés sur le fronton de l’institution. Plus forts que des sportifs de haut niveau, les acteurs courent d’un endroit à l’autre, de la datcha sur étages érigée d’un côté à la maisonnette aux cloisons de bois noir que jouxte un large bassin où ils se vautrent et se trempent à loisir. Ils jouent ainsi dans l’entièreté de l’imposant bâtiment, dévoilant ses moindres pièces et recoins invisibles pour le spectateur s’il n’était la présence de cameramen poursuivant à la même vitesse folle les acteurs pour filmer et projeter en direct les situations sur écran géant. Fidèle à son style inimitable, Castorf signe autant une véritable pièce de théâtre qu’un feuilleton haletant, hallucinant, soit 6 heures 30 de spectacle aussi flamboyant qu’exténuant.

Les acteurs allemands, superlatifs, font preuve d’une impressionnante physicalité. Citons entre autres les époustouflants Alexander Scheer, Patrick Güldenberg et Sophie Rois au jeu rageur, brutal, extrême, jouissif, habité, écorché, fait de nerfs et de sang ainsi que l’actrice française Jeanne Balibar. Celle qui depuis plusieurs années mène une brillante carrière sur les plus grandes scènes allemandes sous le patronage de son mentor Castorf, n’est pas en reste et compose plusieurs rôles féminins diaboliques. Les corps surinvestis matérialisent une pensée toujours en mouvement, agissante, fulgurante.

On prête souvent à Frank Castorf le plaisir de l’irrespect et du saccage des textes. C’est souvent exact et totalement assumé tant il s’empare des matériaux littéraires ou dramatiques avec une liberté folle mais c’est aussi bien réducteur car son geste en restitue dans un réel tour de force toute la sève et la profondeur. Certes, il monte Dostoïevski avec une excentricité trash et le soumet aux exagérations les plus diverses, mais si les débats hautement métaphysiques des Frères Karamazov prennent place dans un univers too much fait de sang, de sexe, de flotte, de moiteur, ils se font néanmoins entendre très distinctement. En passant du peep-show à la chapelle, du cloître au sauna, Castorf allie mal et bien, débauche et spiritualité. Dans ses excès de fureur et de saturation, il hypertrophie ce qui est le cœur même du propos profondément cynique et humaniste du livre : les tiraillements intérieurs, l’ébranlement des consciences, le déchirement des âmes, toute la dimension politique, philosophique, actuelle et existentielle en somme du chef-d’œuvre de Dostoïevski.

Spectacle donné à la Volksbühne de Berlin. Visuel © Thomas Aurin. Reprise du 7 au 14 septembre 2016 dans le cadre du Festival d’Automne.


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