Théâtre
Das Weisse vom Ei : vaudeville cassé, Marthaler en panne

Das Weisse vom Ei : vaudeville cassé, Marthaler en panne

13 March 2015 | PAR Christophe Candoni

Avec Das Weisse vom Ei (Une île flottante), Marthaler s’amuse à gripper l’horlogerie fine d’une fausse pièce de Labiche. Il signe un vaudeville sans éclat où se perdent l’âme et l’essence même de son théâtre doux-dingue.

On ne pourra pas nier qu’il fallait une bonne dose d’humour et de culot pour paralyser à ce point un vaudeville de Labiche. Là où les personnages et les situations devraient foncer à toute allure, tout s’éternise, se délite et s’anéantit au cours d’une représentation dépassionnée et étirée à l’extrême. Des acteurs amorphes, des silences interminables, des répliques usées avant même d’être prononcées quand elles ne buggent pas avant leur point final… C’est sûrement ce qu’il y a de plus drôle et plaisant dans la proposition atypique de Marthaler qui livre avec délice le redoutable saccage d’un théâtre de divertissement privé de son habituelle efficacité pour mieux en révéler la vanité.

Le metteur en scène à l’art inimitable du burlesque analytique n’est jamais autant inspiré que lorsqu’il met en scène les petites gens, les déclassés, victimes de l’exclusion sociale et de la misère affective. Ce sont Caroline et Casimir, et leurs semblables Elisabeth, la petite ouvrière de Glaube, Liebe, Hoffnung ou bien encore la si peu coupable Marianne des Geschichten aus dem Wiener Wald du dramaturge autrichien Ödön von Horváth qu’il a beaucoup monté au théâtre pendant qu’à l’opéra, il sublimait la terrible descente aux enfers d’un Wozzeck (Berg) ou d’une Katia Kabanova (Janacek). Et là, faisait merveille un geste qui voyait si singulièrement se côtoyer délirante pitrerie et gravité déchirante.

Qu’a-t-il à dire en se faisant cette fois le portraitiste à charge de petits bourgeois bêtes et ratés, insauvables en somme, raison probable pour laquelle il décide alors de les crétiniser davantage ? De ces personnages tirés d’une pièce méconnue intitulée  La Poudre aux yeux comme de sa très inintéressante intrigue relatant le plan d’attaque de deux familles qui veulent unir leur progéniture par les liens sacrés du mariage, Marthaler se moque sans empathie ni ménagement. Et l’on perd alors tout ce qui fait la merveilleuse générosité de l’artiste et l’humanité loufoque et désabusée de son théâtre.

Alors on continue de préférer chez lui les espaces publics et impersonnels, les vastes et tristes ruine industrielle, salle des fête décatie ou cour d’immeubles lézardés aux intérieurs kitschs et coquets de salons où il sent bon le confort du vieux bois et le moelleux des velours et tapisseries. Car même s’il est à prendre au second degré, tout y est inerte et installé. On reconnaît bien certaines facéties proprement marthalériennes, quelques accidents savoureux au cours desquels les corps désarticulés se prennent les pieds dans le tapis ou d’irrésistibles jeux d’incompréhension langagière. Mais le compte n’y est pas. Il manque l’essentiel.

A commencer par la musique. Car, habituellement, chez Marthaler, on chante beaucoup. Par gaieté pure, pour conjurer le sort ou au moins s’en consoler. A l’image du bon père de famille qui agite dans toute la maisonnée son récepteur universel pour capter mieux qu’un brouillard sonore, nous n’en entendrons presque pas un son. Plus encore que l’île de son titre,  Das Weisse vom Ei est une soirée désespérément flottante.

Photo: Simon Hallström

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