[Critique] Wajdi Mouawad: suite et fin d’une épopée sur la Grèce

6 juin 2016 Par Araso | 0 commentaires

Vendredi, Chaillot clôturait en beauté la trilogie de Wajdi Mouawad consacrée à la Grèce, «Le Dernier Jour de sa vie», Trois pièces d’après Sophocle. Après un «Ajax Cabaret» plutôt faible et le sublime «Inflammation du Verbe Vivre», sur ce que la crise grecque dit du sens de l’Histoire, «Les larmes d’Oedipe» parachève cette odyssée à contre-courant d’une mémoire «qui ne sait regarder que le présent». Un spectacle qui, plusieurs jours après, fait encore son chemin en continuant de creuser des sillons dans l’inconscient. 

Note de la rédaction :

A quoi sert le théâtre, si ce n’est à questionner, observer, faire accoucher ce qu’il y a de plus profond et de plus endormi dans le collectif? De ce point de vue, les deux derniers volets du «Dernier Jour» sont une réussite totale. Jouant d’anachronismes provoqué par la superposition, voire le télescopage des époques, Wajdi Mouawad fait résonner la mythologie, cette solution inventée par l’homme pour se donner les réponses qu’il ne trouve pas autrement, avec l’Histoire. Sur ce canevas il analyse, à fond, chacune des questions posées.

Qu’est-ce qu’une tragédie? Qu’est-ce qui fait que siècle après siècle, la mémoire est comme effacée? Pourquoi l’homme s’enlise inlassablement dans les mêmes catastrophes auto-créées? Comment faire pour que les enseignements de l’Histoire fructuent, vivent et se perpétuent? Comment porter la parole des morts aux vivants? Ce dernier questionnement, amorcé dans «Inflammation» est le centre du noeud dramatique dans «Les Larmes d’Oedipe». Car les mythes ont un sens bien au-delà de l’histoire et du récit que l’on peut en faire. Ils en disent très long sur les questions profondes qui ont traversé et traversent encore l’humanité. Et c’est ce sens-là que Wajdi Mouawad est allé chercher. «Le monde croit voir et ne cesse de se crever les yeux», entend-on.

Certes, la proposition artistique est raide. Le scénographe Emmanuel Clolus imagine un dispositif de distanciation au moyen d’un écran qu’animent des ombres chinoises. Il s’agit du même décor que pour «Inflammation», recouvert d’une toile blanche. Durant  1h45, le public est entièrement plongé dans le noir, observant ces silhouettes qu’éclaire juste une lueur rouge d’intensité variable émanant au loin d’une une Athènes à feu et à sang. Tout ce temps, les figurines parlant et chantant vont se mouvoir sur une largeur de quelques mètres. L’écran s’épaissit, les protagonistes perdent tout relief, n’existant plus qu’en tant qu’ombres, en deux dimensions. Les yeux du spectateur cherchent en vain un peu de lumière.

La scène se joue au coeur d’un théâtre, ce lieu de recueil et de culte des Hommes, où Oedipe et Antigone trouvent refuge sur le chemin de leur interminable pénitence. On est à la fin de la vie d’Oedipe, inspirée d’«Oedipe à Colone», et Oedipe est mourant. Dans le même temps, à Athènes, un autre être se meurt sur un lit d’hôpital: Alexandros Grigoriou, un adolescent de quinze ans touché par balle lors d’affrontements avec la police dans le quartier d’Exarcheia. C’est ce que nous apprend l’Etranger (alias Periclès), qui rencontre le duo de vagabonds sur les hauteurs où ils se sont abrités. De violentes émeutes font rage dans le centre d’Athènes. On est en 2008.

A plusieurs reprises, l’Etranger chantera (impressionnante performance de Jérôme Billy), car «mourir et chanter sont similaires». La Sphinge, diabolique, apparaît dans le récit grâce au sublime travail de lumières de Sébastien Pirmet, comme symbole monstrueux du pouvoir qui écrase. Au milieu de ce chaos, la parole, et l’humain comme réponse à toute forme de violence, d’oppression et d’aliénation. Et une promesse, comme un espoir du retour du héros «Je veillerai sans trembler». «Le Dernier Jour de sa Vie» est un spectacle essentiel, une oeuvre qui fait mal, qui touche, qui brûle où il faut et que l’on garde en soi pour réfléchir, enfin.

Visuel © Pascal Gely

 


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