[Critique] Chaillot: Wajdi Mouawad s’enflamme pour la Grèce -et c’est génial

1 juin 2016 Par Araso | 0 commentaires

La trilogie consacrée à Sophocle par Wajdi Mouawad se poursuit à Chaillot avec «Inflammation du Verbe Vivre» basé sur la légende de Philoctète. Après un «Ajax Cabaret» carrément ampoulé, ce second opus est une véritable claque, un hommage génial au peuple grec où un Wajdi errant déploie à nouveau la pleine puissance de son art. Brillantissime. 

Note de la rédaction :

Si vous tenez absolument (mais alors absolument!) à assister à la représentation d’une tragédie grecque qui de toute façon n’existe pas (voir ci-dessous): passez votre chemin, ce spectacle n’est pas pour vous. Vous claquerez violemment votre siège et vos talons et quitterez la salle frustrés parce que personne ne fera attention à vous. Pour les autres, il y a le génie de Wajdi Mouawad. Certes, il exige un certain lâcher-prise, d’accepter comme l’auteur/narrateur/interprète de se perdre sur ces chemins de l’errance. C’est le prix à payer pour faire sens de ce chaos qu’est ce monde, en 2016. Et il n’y a pas vraiment d’autre façon.

Wajdi Mouawad est dans l’impasse: avec sa compagnie il doit continuer la trilogie entamée avec Sophocle. Mais très vite, avec l’histoire de Philoctète, il est face à un mur. Entre un auteur disparu et un texte inachevé -le poète Robert Davreu décède avant d’en achever la traduction, Wajdi peine à trouver comment travailler un texte qui n’existe pas. Sur le fond, il trouve l’histoire plaintive et larmoyante. Il a le sentiment d’une imposture. Il veut annuler.

Faire ce projet coûte que coûte sans tenir compte de ce que voulaient tous ces morts serait une trahison suprême, sans parler de l’impossible travail de mémoire pour les vivants. Et une question assourdissant, qui le fait ployer: quelle est la clé de Philoctète? Qu’est-ce qui a fait que ce héros blessé et isolé a survécu dix ans, la colère au ventre et la mort pour seul horizon? Pourquoi n’a t’il pas mis fin à ses jours? Où a-t-il trouvé sa raison de vivre? Pour tenter de trouver des réponses, Wajdi Mouawad part en voyage sur l’Hadès, dans les pas d’Ulysse et de Philoctète. Il se trouve ainsi à errer entre la vie et la mort, et à cherche un sens sur les terres de la Grèce contemporaine.

Le dispositif scénique est fou: entre le film et le jeu, Wajdi Mouawad est seul en scène, aidé par deux assistants. Il entre et sort d’un écran fait de lattes souples, confondant video et théâtre. On retrouve Wajdi Mouwad survolté, certains jaunes rappellent «Seuls» bref: on est devant un grand Mouawad.

Il situe les origines de l’histoire à l’ère de Périclès, un peu avant «Jesus Christ, ce performeur palestinien un peu déjanté» quand un certain Sophocle prend un choc magistral en assistant à une représentation des «Perses» d’Eschyle, et décide de faire lui-même du théâtre. Des 120 pièces de Sophocle, 7 sont arrivées jusqu’à nous et Philoctète «n’est vraiment pas sa meilleure».

Au cours de sa quête initiatique sur le lien entre le mot et la création, Wajdi/Ulysse/Philoctète qui ne sait plus s’il est mort ou vivant erre dans l’Hadès, veut mourir, se retient, traverse un aéroport en ruine et trouve son guide en la personne d’un chauffeur de taxi. A Delphe, il ne trouve rien, dans la grotte de Philoctète, il ne trouve rien. Désepéré, il questionne les morts, dont une série d’adolescents, tous suicidés faute que l’on veuille bien les écouter: «Quand le monde ancien tombe et que le monde nouveau ne s’est pas encore levé, commence le temps des monstres». Comprendre le passé pour faire sens du présent. Porter au vivant la parole de ces adolescents morts: voilà le projet que doit réaliser Wajdi. «Ulysse est comme l’Allemagne: il a toujours raison».

Emouvant, drôle, génial, choquant, dur, vrai, infiniment intelligent, sensible, juste. Le nombre de qualificatifs manque pour dire qu’il faut absolument voir ce spectacle qui continue de résonner, bien après.

Visuel © Pascal Gély

 

 


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