« cap au pire » Au Théâtre Rutebeuf de Clichy

23 mai 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

La compagnie Tsara s’est emparée d’un texte méconnu du dramaturge irlandais Samuel Beckett pour nous offrir une expérience théâtrale tout à fait unique.

Nous sommes invités par la metteuse en scène, Aurélia Ivan à la suivre puis à nous asseoir sur des coussins à l’entrée d’une impasse aveugle et sombre. La pièce a déjà commencé. Sur scène une comédienne est assise seule dos au public. Nous ne verrons jamais son visage. Sur les murs parfois des ombres de personnes,  des fantômes? Au sol des sacs de gravats. Evelyne Didi (talentueuse comédienne connue en particulier pour ses collaborations avec Jean Pierre Vincent au Théâtre National de Strasbourg ou son Œdipe de Bob Wilson) écoute la radio, passe lentement une serpillière au sol, puis se saisit d’un cahier et va chercher des brins de lumières ici ou là pour lire le terrible texte de Beckett.

Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore. Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit. Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

De dos, elle n’a pas fait cas de notre arrivée car son cri n’a pas vocation à être entendu par nous; elle est déjà morte au monde. Le texte, mystérieux parle de dissolution, de ce qui reste avant que le sombre ne devienne le vide, avant que l’os ne connaisse plus la douleur. Nous ne sommes pas tenus pour présents, étrange expérience que celle d’être un spectateur qui ne compte pas, inversion des règles du théâtre.

On parle de nous toutefois de loin: comme l’ineptie leur fait défaut. Nous n’aurions pas le non-sens. Pas sûr que cette double négation n’en cache pas autre chose. car Beckett n’est pas le dramaturge de l’absurde. Il s’en ai toujours défendu. Il n’est pas un anar ou un Heidegger. Il est celui qui résiste, qui attrape la dernière poussière de sens. Tant qu’il reste du corps il reste quelque chose à dire, sans grand espoir toutefois.

Au fond, cette pièce, cette performance plutôt, est la mise en scène d’un inconscient freudien qui se dissout lentement dans le bain de sa propre vérité et qui avant de mourir tout à fait prend la parole en direct, ou presque. L’inconscient, on le sait, se cache pour causer et le motif du cahier garantit en le remplaçant sa nature impalpable. Bientôt l’enfant sera mort, la femme aussi.
Bientôt le corps de la réalité, de l’incarnation de l’esprit, ce corps qui passe encore la serpillière va disparaître. Beckett a voulu rendre compte de cette dissolution définitive.

Si proche de cette finitude, le corps s’épaissit de tout son poids. La talentueuse Evelyne Didi, pieds accrochés au sol, visage enfoui dans sa dense chevelure rousse nous donne à subir cela. Pas facile ni agréable mais sacrément beau et éloquent.

Crédit Photos ©Christophe Raynaud de Lage.

Théâtre Rutebeuf jusqu’au 25 mai à 20h30. Durée : 1h00. Réservations au 01 47 15 98 50/51.


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