« Britannicus » de Braunschweig, drame psychologique actuel

17 mai 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

Figure de proue du théâtre contemporain, Stéphane Braunschweig fait ses premiers pas de metteur en scène à la Comédie-Française avec Britannicus de Racine qu’on n’y a pas entendu depuis plus de 10 ans.

Note de la rédaction :

Une grande double porte blanche, métaphore des portes du pouvoir, plantée en avant scène; devant cette porte, Albine (Clotilde de Bayser) interpelle Agrippine. Dominique Blanc (Agrippine), dans un élégant costume de femme active, assise corps projeté vers l’avant dans une posture masculine et volontaire prend la pièce en main. Braunschweig faisait déjà démarrer Le Canard Sauvage d’Ibsen devant une porte en avant scène, deux personnages y lançaient l’intrigue. Le metteur en scène aime les scénographies conceptuelles, travaillées, efficaces. Lorsque la grande porte remontera vers les cintres, d’autres portes distribuées ça et là dans un décor épuré, une grande table de réunion, quelques chaises finiront de poser un décor figurant l’appareil d’état comme une suite d’accès interdits ou autorisés selon qu’on soit Néron ou l’un de ses sujets.

On connait l’intrigue. Néron vient d’enlever Junie, Agrippine s’y oppose et attend devant cette porte de visiter son fils pour le dissuader et pour qu’il rende des comptes. Néron, par l’intermédiaire de son gouverneur Burrhus refuse l’entrevue et menaçant Junie la contraint de feindre l’indifférence et de rompre avec Britannicus son promis. Agrippine parviendra à obtenir l’entrevue et elle quitte son fils convaincue qu’il a renoncé à son amour pour Junie tandis que Junie parvient à avouer la supercherie à Britannicus. Mais Néron découvert fomente l’empoisonnement de son adversaire, son demi-frère. A Agrippine tout à sa joie de sa victoire sur Néron, Burrhus vient annoncer la mort de Britannicus, le lynchage du cruel Narcisse par la foule, et la fuite de Junie chez les vestales où le mariage est interdit. Néron, maudit par sa mère, s’abandonne au désespoir.
L’intrigue de Racine est dense. Au coté de Néron, Burrhus, fidele conseiller qui va s’opposer à son maitre, et Narcisse, traitre à Britannicus, qui épousera les desseins de Néron et qui militera en faveur de l’assassinat.
Ce Britannicus est une nouveauté radicale. La pièce de Racine semble ici appartenir au théâtre contemporain par la mise en scène de Braunschweig, par l’effet de décor et des costumes et surtout par l’abandon de la scansion et de la pulsation classique des alexandrins. L’élocution est actuelle. On en oublie qu’on entend des alexandrins sans en perdre ni leur beauté ni ce qu’ils procurent d’intelligence au texte. Le texte par cet artifice n’en est que plus puissant.
Dominique Blanc signe son arrivée au Français en interprétant une magnifique Agrippine. Elle tient la pièce par cette redoutable création d’un personnage reine-mère inquiet, volontaire, manipulateur, égocentrique, rageuse cependant que dans un fabuleux silence des émotions.
Georgia Scalliet parvient par son jeu délicat entre fragilité et maturité à nous faire admettre qu’une si jolie et si jeune femme finira de sa propre volonté au couvent !
Benjamin Lavernhe pousse parfaitement sa proposition d’un Narcisse répugnant et angoissant.
Hervé Pierre, Burrhus, immense acteur connait définitivement la fortune des grands rôles. Il jouait le marchand Hatch dans La Mer de Bond. C’est lui qui vendait ce fameux gant bicolore qui déclenchait le rire du public car il était le symbole du hors champ inquiétant mais prometteur. Déjà, il était notre représentant sur scène. Ici, il est le miroir grossissant de Néron et il va lentement s’infléchir, refusant la pente de son maitre jusqu’à s’opposer à lui. Il est encore notre représentant dans la pièce, le garant de notre point de vue.
Nous sommes témoins de l’effroyable industrie de Néron. Rarement spectateurs ont autant compté pendant la représentation. Les comédiens entrent et sortent par la salle; le quatrième mur est derrière nous. Nous sommes comme assis dans la cité gouvernée par Néron à regarder ce qui advient. Nous voici piégés par la scénographie et par la puissance symbolique que le texte de Racine et le magnifique travail réalisé par les comédiens prodiguent à la fonction du regard. Britannicus est la pièce du regard, le regard qui confère un statut d’objet à l’individu, le regard qui se comprend comme indice de puissance et de pouvoir sur les autres. Lorsque Néron déclare sa flamme à Junie, son regard attrape par petites touches celui de Junie avant de prendre le contrôle total dans un face à face de soumission, ses yeux plantés dans ceux de sa victime. Lorsque Néron et Britannicus se rencontrent les regards se ratent, ne se rejoignent pas, sont faux. Lorsque Junie doit mentir à Britannicus, son regard est fuyant, elle se cache les yeux de ses deux mains; dissimulé Néron écoute et regarde, celui qui regarde est celui qui commande. Lorsque Burrhus et Agrippine se rencontrent au premier acte, Albine est là, garante de ce qui s’ourdit, à regarder la scène. Celui qui regarde est complice. Et lorsqu’ils comprendront plus tard qu’ils ont été piégés par Néron Dominique Blanc et Hervé Pierre s’échange un regard incroyablement signifiant. Lorsque Néron ment à sa mère il contourne son regard prétextant de vouloir la repeigner. – Plus aux dieux que ce fut le dernier de ses crimes! Soupire Burrhus à la fin de la pièce tandis qu’Albine s’approche de la seule fenêtre, pour aller regarder encore. Celui qui regarde sait ce qui va advenir.
Pour toutes ces raisons ce Britannicus est une absolue nouveauté, sauf que l’on se doit d’ajouter rendant hommage au metteur en scène et pour attester de la secousse procurée par cet insight et notre envie d’apprendre comment elle ait né, cette idée audacieuse de montrer le corps de Britannicus mort créant un motif inédit. Néron, taciturne, s’assoit sur la méridienne sur laquelle repose le corps de son demi frère assassiné par lui. L’insight est devant nous. Néron s’identifiait à Britannicus. La pièce porte le nom de cette identification. Néron voulait savoir comment être Britannicus. Il n’y parvient pas car son entreprise ne réussit à lui faire connaitre l’amour lui qui ne fut qu’un instrument au service des ambitions narcissiques de sa mère. Jamais aimé, il n’a pu se constituer comme individu, se construire comme sujet. A la mort de Britannicus, il s’écroule. Il se décompose. Sans l’identification à Britannicus il est destitué. Laurent Stocker joue ce Néron abject mais vulnérable, sec mais ambitieux, désespéré. La création par Laurent Stocker de ce Néron inconsolable de l’amour défaillant de sa mère est certainement la plus belle raison d’aller voir cette pièce. Laurent Stocker est un génie. Braunschweig aussi.

crédit photos © Brigitte Enguérand/Comédie-Française

Distribution

Clotilde de Bayser : Albine
Laurent Stocker : Néron
Hervé Pierre : Burrhus
Stéphane Varupenne : Britannicus
Georgia Scalliet : Junie
Benjamin Lavernhe : Narcisse
Dominique Blanc : Agrippine
Élèves-comédiens :

Garde : Théo Comby Lemaitre
Garde : Hugues Duchêne
Garde : Laurent Robert

Équipe artistique :
Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Costumes : Thibault Vancraenenbrœck
Lumières : Marion Hewlett
Son : Xavier Jacquot
Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou
Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel
Maquillages : Karine Guillem
Assistante à la mise en scène : Laurence Kélépikis


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