Madame Bovary, héroïne litigieuse de Tiago Rodrigues

18 avril 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Tiago Rodrigues se passionne pour Madame Bovary et le procès intenté à son auteur, Gustave Flaubert, qu’il porte sur la scène du Théâtre de la Bastille dans une forme audacieuse et pertinente. 

Né en 1977, Tiago Rodrigues est un artiste aussi jeune que complet. Auteur, acteur, metteur en scène, directeur de théâtre à Lisbonne, il fut très remarqué au dernier Festival d’Avignon avec son envoûtante adaptation d’Antoine et Cléopâtre mais reste toujours fidèle au Théâtre de la Bastille qui l’a lancé et fait connaître en France. Il s’y installe même pour un peu plus de deux mois afin de proposer au public l’aventure tout à fait originale et participative Occupation Bastille et y présente la version française d’une de ses anciennes pièces intitulée Bovary.

Dans le beau spectacle By Heart qui conjuguait poésie shakespearienne et vie intime, Tiago Rodrigues racontait comment il a reçu de sa grand-mère l’amour de la littérature. Dans la pauvreté matérielle et l’impossibilité de faire des études, cette femme n’a jamais cessé de dévorer les livres jusqu’à ce que sa vue décline et qu’elle ne le puisse plus. Ce goût des textes, des mots, de la langue et de leur transmission ne quitte pas Tiago Rodrigues. Pour preuve, il s’empare d’un des plus grands événements littéraires : le procès intenté à Gustave Flaubert en 1857, avant la parution de son plus célèbre roman, Madame Bovary.

C’est un monument qu’il porte à la scène. Et loin de toute prétention pompeuse, il s’en amuse en faisant chuter sur scène des quantités invraisemblables de feuilles de papier évoquant aussi bien la somme de pages du livre que ses brouillons méticuleusement annotés, raturés par le romancier. Celles-ci volent dans les airs et fouettent le plateau avec jubilation.

L’œuvre est passionnante, scandaleuse, menacée d’interdiction car considérée comme immorale et outrageante, raison pour laquelle sont assemblés dans le spectacle des extraits du roman et les commentaires plus ou moins législatifs qu’ils suscitent. Les comédiens prennent en charge autant les personnages du roman que les acteurs de la procédure judiciaire.

On retrouve tout ce qui fait la singularité du formidable travail théâtral de Tiago Rodrigues : quelque chose de simple et d’évident dans le style, d’efficace et épuré dans la forme jamais illustrative et infiniment poétique et significative. Les différents matériaux textuels et scéniques se rencontrent et s’éclairent de façon habile et ludique. Le spectacle déborde d’une délicatesse infinie et d’une force de contestation nerveuse bienvenues.

Les acteurs le défendent avec justesse mais n’apparaissent pas toujours suffisamment engagés et convaincus. Jacques Bonaffé déçoit en Flaubert falot et pataud, si las et résigné. L’accusation et la défense trouvent en Ruth Vega-Fernandez et David Geselson deux porte-parole plus véhéments mais qui parfois se perdent dans leur logorrhée au point de trop souvent buter sur le texte. Grégoire Monsaingeon fait de Charles Bovary un nigaud qui n’émeut que tardivement. La délicieuse Alma Palacios est la fraîcheur incarnée mais n’a pas non plus l’incandescence incendiaire attendue dans le rôle-titre.

Il reste que cette Bovary contemporaine adaptée par Tiago Rodrigues demeure l’histoire irréductible d’une femme entière, détonante, éprise de liberté, rêveuse et voluptueuse, qui se consume sur les chansons endiablées de Betty Davies, qui résiste et combat la rigidité des conventions rétrogrades en envoyant valser les mœurs étriquées et liberticides de la petite bourgeoisie provinciale et religieuse. La proposition est stimulante car elle invite à reconsidérer le caractère révolutionnaire et nécessaire de l’art et de la littérature.

Photo © Pierre Grosbois


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: